Le Bloc-notes
de Jean-Claude Trutt

Maalouf et le naufrage des civilisations

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A propos du Livre : Amin Maalouf : Le naufrage des civilisations, édit. Grasset, 2019

J’ai déjà souvent parlé de mon expérience libanaise et de mon ami Fouad, au tome 2 de mon Voyage autour de ma Bibliothèque, au chapitre F comme Ferdousi où je parle de mes escales au Paradis (Beyrouth) après mes bagarres avec certains membres des grandes familles du cercle du Shah en Iran, dans ma note qui suit, intitulée Petit tour littéraire autour de la Méditerranée, où j’évoque les journées sombres de la guerre civile, enfin dans ce Bloc-notes 2013 quand je parle de ma rencontre avec Amin Maalouf dans le bel appartement qui donnait sur le Parc Monceau où Fouad s’adonnait à son spleen d’après la mort du Liban, du moins d’un certain Liban, et où j’évoque quelques-uns des romans de Maalouf, son magnifique Rocher de Tanios et, surtout, son roman paru à l’époque, Les Désorientés, et qui m’a ému presqu’aux larmes (voir Maalouf et la nostalgie levantine). Et je me rappelle deux réflexions que le héros principal du roman (visiblement le plus proche de Maalouf) note dans son Journal. La première est celle-ci : « Ma grande joie est d’avoir retrouvé, au milieu des eaux, quelques îlots de délicatesse levantine et de sereine tendresse ». L’autre est une réflexion que le même personnage (Adam) se fait après avoir rencontré le jeune frère de l’un de ses anciens compagnons, le chiite Nidal. Voici le passage : « Quand Adam sort du restaurant très islamisé où il avait déjeuné avec Nidal, il se dit que le monde a changé et qu’on n’y peut rien ». Que Nidal et ses amis font partie du Liban d’aujourd’hui, qu’ils sont « au diapason du temps ». Et que lui-même en est loin, qu’il est « d’une autre époque, prématurément révolue ». « Mais je demeure persuadé que c’est quand même moi qui ai raison et que c’est l’humanité qui s’égare », se dit-il…. ». 

Avec cette citation on est au cœur du dernier livre d’Amin Maalouf qui n’est pas un roman mais un constat et une analyse pertinente non seulement de l’état présent du Moyen-Orient et des cultures arabes et musulmanes, mais de l’état du monde en général. Et Maalouf est parfaitement en droit de nous parler non seulement de sa région d’origine mais du sort de de l’humanité dans son ensemble car il n’a jamais cessé de s’intéresser à ces questions. Son père déjà était journaliste, Amin Maalouf l’était à son tour et il a eu la chance d’assister en personne à des évènements cruciaux de l’évolution de notre civilisation, comme par exemple à la première interview de Khomeiny après sa prise de pouvoir. Et à bien d’autres événements encore. On en reparlera.

Les deux sociétés multi-culturelles de sa jeunesse: Le Caire et Beyrouth. 
Maalouf commence par évoquer l’histoire de sa propre famille, du multi-ethnisme miraculeux du Caire d’avant Nasser et du Beyrouth d’avant la guerre civile, et de Nasser, un homme à deux faces, dit-il. Le père de Maalouf est un Libanais grec-catholique, sa mère une Libanaise égyptienne née d’un Libanais maronite qui a fait fortune en Egypte et d’une réfugiée d’Adana en Turquie, peut-être Arménienne ou Grecque (?). La vie culturelle du Caire était extraordinaire, dit-il. Ouverte sur le monde, un mélange formidablement levantin, conséquence à la fois de l’organisation de l’Empire ottoman et des appétits des Occidentaux, essentiellement des Anglais. Mélange d’Egyptiens musulmans peut-être plus Africains qu’Arabes (je veux dire, se sentant d’abord Egyptiens avant de se sentir Arabes, c’est du moins mon sentiment), de Coptes, de Libanais, de Juifs, d’Arméniens, d’Anglais, de Français, d’Italiens, de Grecs, mélange aussi de religions. Une ville où la haute bourgeoisie parlait français, où les Magasins Cicurel rivalisaient avec les grands magasins parisiens, où l’Opéra crée Aïda, où un Milliardaire belge conçoit la ville nouvelle d’Héliopolis, où l’aveugle Taha Hussein parti d’un village pauvre du sud et considéré par certains cercles religieux comme un mécréant devient Ministre de l’Education, où va éclore le cinéma avec Youssef Chahine et l’acteur du cru, Omar Sharif, qui va faire carrière à Hollywood, où un obscur fonctionnaire, Constantin Cavafy, va devenir un des grands poètes contemporains, etc., etc. Et Maalouf cite encore toutes ces vedettes de la chanson française nées en Egypte, comme Dalida, Moustaki, Claude François ou Guy Béart (encore un ami de Fouad : il avait fait ses études à Beyrouth en même temps que Fouad avant d’intégrer l’Ecole des Ponts et Chaussées). 
Et puis tout s’écroule. Après l’avènement de Nasser, la nationalisation du Canal et l’intervention franco-anglaise synchronisée avec l’israélienne. La famille de Maalouf a tout perdu. Et lui en veut énormément, à Nasser. Mais Maalouf s’élève au-dessus de ces rancœurs. Cette situation multi-ethnique miraculeuse était bâtie sur des fondations fragiles, reconnaît-il. Et d’abord sur une position dominante des Occidentaux. Il ne donne qu’un exemple : lorsque des Occidentaux avaient commis un crime ils avaient le droit d’être jugés dans leur pays d’origine. C’est ce qui s’est passé pour les assassins du propriétaire des magasins Cicurel dont deux étaient des Italiens. Et puis il y avait la position inébranlable des Anglais qui voulaient à tout prix garder leur domination sur la zone du canal menant au fameux massacre de soldats égyptiens de janvier 1952 (j’en ai parlé comme j’ai évoqué toute l’histoire égyptienne de cette époque dans mes notes sur le féminisme égyptien dans ce Bloc-notes 2019). Maalouf a une réflexion curieuse : il faudrait créer un musée de Janus, montrant combien de grands hommes avaient un double visage. Churchill a été admirable en 1940. Seul contre tous il obtenu qu’on n’abdique pas et qu’on se batte contre Hitler. Mais en Egypte et en Iran il a voulu « préserver, coûte que coûte, les intérêts de la Couronne britannique, sans se préoccuper des effets secondaires qui pouvaient découler de ses actes », dit-il. Il a peut-être ordonné, en tout cas, au moins autorisé la tuerie de 1952. Et c’est lui encore qui s’est démené pour faire abattre Mossadegh en 1953. 
Et Nasser, aussi, a une tête de Janus. Maalouf admire le nationaliste et le chantre du panarabisme (même si le Liban a dû se battre pour échapper à l’emprise de la fameuse République Arabe Unie). Mais Nasser était aussi un autocrate qui a développé une police cruelle qui a continué à exister chez ses successeurs. Et c’est lui qui a commis cette terrible erreur du déclenchement de la guerre de 1967 qui a été une humiliation profondément ressentie par tout le monde arabe et musulman et qui a été le début de la fin du nationalisme arabe et le début de l’avènement de l’islamisme. 
Il n’empêche. Même si des causes lointaines qui ne sont pas la faute des Egyptiens peuvent expliquer ou même justifier l’expulsion massive de tous les hétérogènes, de tous ceux qui constituaient ce multi-ethnisme culturel du Caire (et accessoirement de la ville d’Alexandrie, souvenez-vous du Quatuor d’Alexandrie de Durrell), le résultat a été une perte terrible. Comme toutes les expulsions massives de minorités étrangères ou considérées comme étrangères dans l’Histoire de l’Humanité, dit Maalouf. A commencer par l’expulsion des Juifs et des Maures d’Espagne. Et par l’expulsion des Huguenots suite à l’abolition de l’Edit de Nantes par Louis XIV. On pourrait de toute façon citer de nombreux autres exemples plus proches de nous, comme le départ de 800000 pieds noirs d’Algérie (qu’aurait-été l’Algérie si 200000 ou 300000 pieds noirs avaient pu y rester, comme l’avaient escompté, à un moment donné, dit-on, le FLN ?). Alors Maalouf parle avec beaucoup d’admiration de Mandela qui a su conserver les Blancs d’Afrique du Sud. C’est vrai, je l’ai vu de près. J’y étais, avant, pendant et après l’abolition de l’apartheid. Mais il ne faut pas oublier l’action de de Clerck qui a été un facteur essentiel de cette transition en douceur et puis ensuite : où vouliez-vous qu’ils aillent ? Surtout les Afrikaaners ? Qui aurait voulu d’eux ? 
Ensuite Maalouf nous parle de l’expérience libanaise. Ici la cohabitation des religions était encore plus miraculeuse. Aucune n’était majoritaire. Aucune ne devait sa présence à des causes extérieures même si les Chrétiens avaient des liens privilégiés avec l’Occident (mais les Libanais chrétiens se sont toujours sentis et affirmés Arabes, appartenant en priorité à l’Orient). Et l’ensemble des communautés étaient ouverts au monde. On ne va pas revenir ici aux causes multiples de la destruction de l’ancien Liban. Ce n’est pas le sujet. D’ailleurs il n’est pas entièrement détruit. Simplement les rapports de force ont été complètement chamboulés avec la montée considérable en poids des chiites et leur organisation militaire à l’intérieur de l’Etat libanais. Non, ce qui est intéressant c’est ce que Maalouf dit à propos du communautarisme, appelé confessionnalisme au Liban. 
Ce terme signifiait tout un système de quotas, « en vertu desquels les postes importants du pays sont répartis à l’avance entre les représentants des communautés ». Comme on sait, le Président de la République devait être maronite, le Président du Conseil sunnite, le Président de l’Assemblée chiite, au Gouvernement il devait y avoir parité entre chrétiens et musulmans et au Parlement on avait institué des quotas. « L’idée d’origine n’était pas aberrante », dit-il. « Il fallait éviter que, pour l’élection d’un dirigeant, on retrouve systématiquement un candidat chrétien opposé à un candidat musulman, chacun étant soutenu par ses coreligionnaires ». Malheureusement on n’avait pas compris que le système avait un côté toxique, tuant l’Etat. Ou du moins l’idée de l’appartenance à un Etat. « Au lieu de se tourner vers l’Etat pour obtenir leurs droits, les citoyens trouvaient plus utile de passer par les dirigeants de leurs communautés. Celles-ci sont devenues des satrapies autonomes », dit-il, « gouvernées par des clans ou des milices armées, et qui mettaient leurs propres intérêts au-dessus de l’intérêt national ». Et les choses n’ont guère changé depuis lors. En octobre dernier, au Festival du Cinéma arabe de Fameck, on a vu le film libanais, Le Déjeuner de Lucien Bourjeily, qui date de 2017, où une famille se déchire, les vieux continuant comme avant de voter pour les chefs de clans et leur demander assistance, les jeunes rejetant ce système qu’ils honnissent (le film a d’ailleurs eu le Grand Prix du Festival). Et la milice chiite, lourdement armée, est même devenue, comme je l’ai dit plus haut, un véritable Etat dans l’Etat, une Armée à côté de l’Armée. 
Aujourd’hui Maalouf reconnaît que le système de quotas a été un échec, mais on aurait tort, dit-il, de dénier les différences. Cela conduirait à dissimuler les problèmes et, même, souvent, à les aggraver. Et il pense qu’on devrait instaurer « un dispositif de vigilance, au travers duquel on prendrait soin de vérifier en permanence qu’aucun secteur de la population, et même idéalement, aucun citoyen, ne soit victime d’une discrimination injuste liée à la couleur, à la religion, à l’ethnie, à l’âge, au sexe, etc. ». Si on ne veut pas « se résigner à un lent pourrissement du tissu social », sans vouloir « entrer dans la logique insidieuse du communautarisme », il faut bien arriver à ce que chacun « se reconnaisse dans la société où il vit ». Je suis bien d’accord avec lui quand on veut appliquer ces principes à notre société française. Mais alors il faut accepter la reconnaissance officielle des minorités (ethniques, religieuses ou autres) comme on le fait aux Etats-Unis (ce qui est contraire à nos principes démocratiques officielles). Il faut reconnaître les minorités pour pouvoir les analyser par des statistiques et pour pouvoir faire de la discrimination positive, toujours interdite chez nous. Pour le reste, l’instauration d’un « dispositif de vigilance », je suis plus sceptique. Quant au Liban, changer quoi que ce soit dans le monde dangereux dans lequel nous vivons, je crois que personne n’est prêt à le risquer ! 
Amin Maalouf reste profondément marqué par ce qu’il appelle les paradis perdus de son enfance, ces petits mondes multi-culturels où ethnies et religions vivaient en paix les unes à côté des autres. Il lui apparaît, dit-il, « que si ces expériences levantines avaient réussi, si elles avaient pu présenter des modèles viables, les sociétés arabes et musulmanes auraient peut-être évolué différemment. Vers moins d’obscurantisme, moins de fanatisme, moins de détresse, moins de désespoir… ». Et parce qu’il sait bien que « les turbulences du monde arabo-musulman » sont devenues « la source d’une angoisse majeure pour l’humanité tout entière », il ajoute : « Peut-être même que l’humanité entière aurait suivi une autre voie que celle qui est aujourd’hui la sienne, et qui nous mène tout droit au naufrage ». 
Qu’est-ce que j’en pense personnellement de tout cela ? D’abord, bien sûr, le Liban d’avant était un paradis. Mais peut-être pas pour tous. Ensuite je crois, contrairement à Maalouf, qu’il faut des protections constitutionnelles pour protéger les minorités. C’est encore le cas des Coptes en Egypte, toujours en danger. Et, ensuite, je reste sceptique sur un autre plan. Je crois que la coexistence soi-disant paisible ethnique ou religieuse reste toujours superficielle et fragile. Peut-être parce que j’ai une sensibilité particulière pour ce problème parce que j’ai vécu mon adolescence dans une ville où trois communautés religieuses vivaient côte à côte, juifs, catholiques et protestants. Paisiblement. Mais sans vraiment se mélanger, évitant autant que possible les inter-mariages. Et même, souvent, avant la guerre, éduqués dans des écoles confessionnelles séparées (le Concordat alsacien l’autorisait). Et puis parce que j’ai étudié longtemps la situation de la Bosnie et son histoire. L’espèce d’auto-biographie d’Emir Kusturica (Où suis-je dans cette histoire ?). Et les romans du plus grand des écrivains yougoslaves, le Bosniaque Ivo Andrić. Kusturica habitait un quartier pauvre de Sarajevo et avait des deux côtés des origines musulmanes. Et des copains des trois religions (musulman, catholique et orthodoxe). Et tous vivaient ensemble, paisiblement. Et puis quand l’orage s’est levé (l’avènement du nationaliste Milosević), quand Izetbegović dit à Kusturica qu’il n’a pas peur des Serbes, qu’il n’a peur que d’Allah, quand la statue d’Andrić près du Pont sur la Drina est démolie par les Musulmans, qu’il est caricaturé empalé par un stylo-plume en page de couverture de la Revue Vox des Jeunes Musulmans et que Izetbegović dit à Kusturica que « la littérature d’Andrić est pleine de haine, ce n’était qu’un larbin aux ordres », Kusturica sait que la Bosnie est foutue (voir sur mon Bloc-notes 2011 : Kusturica et les Serbes). Or Andrić avait justement mis en garde ses concitoyens dans son très beau roman, la Chronique de Travnik, où Des Fossés, l’adjoint du consul de France à Travnik qui était aussi un peu le porte-parole de l’auteur, avait dit à son ami le capucin : « Comment voulez-vous que ce peuple puisse se développer et vivre en paix ? ». « Quatre religions se côtoient sur cet étroit petit bout de terre, montagneux et pauvre (à l’époque il y avait en plus les Juifs). Chacune d’elles est exclusive et complètement isolée des autres. Vous vivez tous sous le même ciel et de la même terre, mais chacun de ces quatre groupes a le centre de sa vie spirituelle au loin, en pays étranger, à Rome, à Moscou, à Constantinople, à La Mecque, Jérusalem ou Dieu sait où encore, mais pas là où ces gens naissent et meurent... Et chacune de ces communautés a fait de l’intransigeance la plus grande des vertus, chacune attend le salut de l’extérieur, chacune d’une direction opposée » (voir aussi sur mon site Carnets d’un dilettante : Deux Serbes et un Bosniaque (Tsernianski, Tchossitch et Andritch). Andrić croyait que le salut ne pouvait venir que, d’un côté, la tolérance, et, de l’autre, la modernité. Les deux ont manqué en Bosnie. Et Serbes, Croates et Musulmans se sont joyeusement et sauvagement massacrés, quand les vannes se sont ouvertes. Et les Libanais aussi. Dans les mêmes conditions. 

Mais les malheurs du Moyen-Orient ne se limitent pas à la disparition de quelques sociétés multi-culturelles. C’est une véritable descente aux enfers que la région a vécue. « J’ai toujours éprouvé un grand attachement à la civilisation de mes pères », écrit Maalouf. « Jamais je n’aurais cru qu’au crépuscule de ma vie, je serais amené à décrire son itinéraire par des mots tels que détresse, désolation, dérive, cataclysme, régression, naufrage, perdition… », dit-il encore. « Comment qualifier autrement ce paysage délabré… ? Ces pays qui se désintègrent, ces communautés millénaires que l’on déracine, ces nobles vestiges que l’on démolit, ces villes éventrées, et puis cet indescriptible déchaînement de sauvagerie - lapidations, décapitations, amputations, crucifixions, lynchages -. le tout dûment filmé et diffusé, pour que le reste de la planète n’en perde pas une image ». Il parle de haine de soi, d’attitude suicidaire et de la principale cause du suicide : l’absence de tout espoir. 
Et puis il nous parle de l’Histoire. Des événements connus et d’autres moins connus. La longue domination ottomane sur la région écrasant volonté, initiative et confiance en soi. Le mépris des Occidentaux, l’ancienne mainmise des Anglais sur la région, les promesses non tenues à la fin de la première guerre mondiale, les positions dominantes anglaises et françaises au Liban, en Syrie, en Egypte, en Irak, en Jordanie, etc. Et puis la Palestine. L’humiliation de 1948 (j’avais lu ailleurs, dans la pseudo-autobiographie du Jordanien Abdul Rahman Mounif, Une ville dans la mémoire : Amman, combien cette expédition de plusieurs pays arabes, affreusement mal menée et humiliée par les premiers Israéliens, avait été ressentie comme une honte pour tous) et puis surtout celle de 1967, l’erreur colossale de Nasser, son armée anéantie en 6 jours et la fin du prestige du Raïs. Et de l’expérience nationaliste et pan-arabe. Un échec qui, pour moi, a été à la base du développement ultérieur de l’islamisme. 
Maalouf fait une parenthèse à propos du communisme. Qui a réussi à s’implanter dans des terres arabes et musulmanes comme dans le reste du monde, dit-il. Ce qu’il trouvait intéressant dans le communisme c’est qu’il protégeait les minorités. Ou, pour le dire d’une façon plus précise, permettait aux minorités de participer et d’y jouer même souvent un rôle prépondérant. Donc passer au-dessus des communautarismes. Ce qui paraît logique puisque ce mouvement était laïque (et même athée en Occident). Est-ce que la situation aurait été meilleure au Moyen-Orient si le communisme avait réussi, demande-t-il. Probablement pas puisqu’on aurait vu naître partout des petits Staline aussi sanguinaires que le grand. 
Or c’est ce qui s’est passé dans la réalité pour le Baas dont Maalouf ne parle pas. Un parti socialiste, pan-arabe et laïque basé sur les idées d’un Chrétien, justement, Michel Aflak. Et dont l’idéal s’est fracassé sur les sanguinaires Assad père et fils en Syrie et sur le non moins sanguinaire Saddam Hussein en Irak. Comment expliquer cela ? Maalouf ne l’explique pas. 

1979 : deux soi-disant révolutions conservatrices : Thatcher et Khomeiny.
Puis Maalouf étend sa réflexion à d’autres régions. En revenant à l’Histoire. Et trouve qu’il y a souvent des dates qui sont des bornes, des moments où l’Histoire évolue dans une nouvelle direction. C’est le cas, dit-il, de l’année 1979. Deux événements majeurs : en février Khomeiny proclame la « révolution » islamique, en mai Mme Thatcher met en place la « révolution » conservatrice. Quel lien ? A partir de ce moment, dit Maalouf, c’est le conservatisme qui se proclame révolutionnaire. Les progressistes et la gauche se voient privés de la propriété de ce mot et ne sont plus que les adeptes de la « conservation des acquis ». A priori rien de commun entre les deux « Révolutions ». Si ce n’est que les deux ont des conséquences énormes. 
Pour ce qui est de Khomeiny c’est évident. Car son retour à la tradition est tout ce qu’il y a de plus radical et violemment anti-occidental. Et bien qu’il soit une grande figure du chiisme, son radicalisme a joué un rôle évident dans la radicalisation des mouvements intégristes sunnites. La suite est connue : Al Quaida, puis Daesh. On peut même penser que l’hostilité fanatique de Trump et de ses sbires à l’Iran est une conséquence lointaine de la prise violente de l’Ambassade américaine de Téhéran autorisée par Khomeiny. 
Est-ce que Mme Thatcher a influencé Reagan arrivé au pouvoir en novembre l’année suivante ? Je ne crois pas. L’Amérique avait ses propres théoriciens du nouveau capitalisme (Milton Friedman, le patron de l’école de Chicago, avait même obtenu une reconnaissance mondiale avec le Nobel d’économie dès 1976 !). Et n’avait pas besoin de la fille d’épicier anglaise pour croire à la régulation miraculeuse des marchés. Il n’empêche : « les préceptes de la révolution anglo-américaine », dit Maalouf, vont conquérir le monde. Limiter l’influence de l’Etat dans l’économie, rogner le pouvoir des syndicats, libérer les marchés, réduire les aides sociales. Je crois néanmoins qu’il y a d’autres facteurs qui ont joué un rôle. Et d’abord la mondialisation qui avait déjà entamé sa marche. Une mondialisation que l’on ne peut plus freiner aujourd’hui. Une mondialisation qui impose un capitalisme financier auquel plus personne ne peut s’opposer. Et qui rend syndicats et gauche politique totalement impuissants. 

Si ces deux évènements, dit Maalouf, ont eu la répercussion que l’on sait sur nos vies d’aujourd’hui (« ils résument, par un raccourci saisissant, les chamboulements atypiques qui caractérisent notre époque », dit Maalouf), deux autres événements sont pratiquement contemporains : l’avènement de Deng Xiaoping en décembre 1978 et celui du premier Pape polonais, Jean-Paul II, en octobre 1978. 
La révolution de Deng est peut-être la plus extraordinaire de toutes. Elle était conservatrice elle aussi par certains aspects, réveillant les anciennes capacités marchandes des Chinois que Mao voulait tuer. Et elle était radicale par ses effets sur la vie des gens. « Peu de révolutions dans l’Histoire », dit Maalouf, « ont changé en profondeur la vie d’un si grand nombre d’hommes et de femmes en un temps si court ». Je l’ai vu de mes propres yeux. Je me suis rendu en Chine pratiquement au moins tous les deux ans entre 1986 et 2001. C’était époustouflant la vitesse de transformation de tout, infrastructures, économie et hommes. Et puis très vite la Chine est devenue l’usine du Monde et, bientôt, la première puissance économique. Qui aurait pu l’imaginer au temps de Mao ? 
Je n’arrive pas à suivre Maalouf pour ce qui est de l’importance de Jean-Paul II. Lui aussi a tenté une révolution conservatrice, c’est exact. Essayant d’influencer la politique. Revenant sur ce qu’a fait Jean XXIII. Mais qu’a-t-il réussi à faire ? Ce ne sont pas ses idées, en tout cas, qui vont sauver l’Eglise. A mon humble avis. 
Maalouf cherche évidemment à découvrir ce qui lie tous ces éléments. Il parle de l’air du temps, des influences occultes, du « Zeitgeist ». Et pense à l’écroulement de l’Empire soviétique. Sauf que celui-ci est postérieur aux quatre évènements majeurs cités plus haut. Mais il était peut-être prévisible dès ces années-là. A voir. Mais ce qui est certain c’est que l’écroulement du communisme a été considéré plus tard comme une preuve du bien-fondé du capitalisme et de cette soi-disant « révolution anglo-américaine ». D’autant plus que le communisme soviétique s’est effondré, non parce que le socialisme était impossible à réaliser, mais parce que l’économie planifiée l’était. De ceci je suis intimement persuadé. Et je suis absolument certain que Gorbatchev l’avait compris lui aussi. 

Les crimes oubliés de l'anti-communisme.
Maalouf en vient ensuite à essayer de faire un premier bilan du XXème siècle. Il trouve que le siècle a été « le théâtre de deux familles de calamités, l’une engendrée par le communisme, l’autre par l’anticommunisme ». Pas d’accord. Les premiers maux de ce malheureux siècle sont dus au nationalisme. Et le fascisme était peut-être anticommuniste mais ce n’était pas, comme l’ont prétendu certains historiens, une forme dévoyée du capitalisme. De toute façon cela n’est pas le plus important. Aujourd’hui, en tout cas, dit-il, les crimes commis de part et d’autre dans la première partie du siècle sont connus et reconnus (sauf peut-être certains crimes des alliés : bombardement massifs des civils et surtout les bombes atomiques lancées sur le Japon). J’ajouterai, pour ma part, que malgré les grandes commémorations de l’année dernière de la fin de la première guerre mondiale, je ne crois pas qu’on ait vraiment compris combien le nationalisme était la cause première de cette guerre, combien ce nationalisme est un mal fondamental (et la formule de Macron : le nationalisme c’est mal, le patriotisme c’est bien, me paraît bien creuse) et qu’envoyer des vagues de poilus sans fin se faire faucher par les mitrailleuses adverses était déjà un crime contre l’humanité 
Les crimes commis après la guerre, au nom de la guerre froide, sont moins connus, dit Maalouf. Surtout ceux commis au nom de la lutte contre le communisme. Et il a raison d’en parler parce qu’ils ont eu des conséquences. Il cite entre autres le rôle joué par la CIA dans les grands massacres de 1965 et 66 destinés en principe à éliminer le puissant parti communiste indonésien mais qui ont pris une ampleur exceptionnelle (Maalouf parle de 500000 victimes, d’autres ont parlé de 600000 à 1 million) et qui ont « anéanti une élite intellectuelle aux aspirations modernistes et laïques, pour ne laisser, dans ce grand pays musulman, que des militaires corrompus faisant face à des militants religieux de plus en plus extrémistes ». « Des documents de la CIA, rendus publics en 2017 », dit-il encore, « ont confirmé que les Etats-Unis ont participé activement aux tueries, allant jusqu’à fournir aux escadrons de la mort les listes des personnes qu’il fallait éliminer ». Je le savais et, plus encore, je savais aussi que Kennedy lui-même était impliqué dans cette histoire et qu’il se méfiait énormément de Soekarno qu’il avait rencontré, et de son tiers-mondisme. Et puis de toute façon tout le monde connaît le rôle joué par la CIA, tout-à-fait similaire, au Chili, en Argentine et en Uruguay. 
Maalouf rappelle aussi le renversement de Mossadegh. Cela s’est passé dans les années 50 et on l’a oublié. Je connais cette histoire d’autant mieux que les partenaires avec lesquels j’ai créé une filiale en Iran étaient tous des anciens du Gouvernement Mossadegh (l’un était Ministre de la Propagande, un autre, un certain Zanganeh, ingénieur Supélec, Ministre de l’Energie). Mossadegh était un patriote, « porteur d’idées modernistes et démocratiques » et ses revendications concernant les revenus pétroliers « relevaient de la justice la plus élémentaire », dit Maalouf. Le coup de force qui l’a renversé était orchestré par les services secrets américains et britanniques. Un coup de force qui avait pour seule et unique raison de préserver les intérêts de BP et de Texaco. Même si on l’a une fois de plus habillé de la lutte anti-communiste (il y avait, paraît-il, dit Maalouf, quelques marxistes dans l’entourage de Mossadegh. Je puis vous assurer que Zanganeh et ses co-actionnaires de la Société de construction Now Kar qui était notre agent en Iran, étaient tous des grands propriétaires terriens et n’avaient rien de communistes). Tout ceci se paye aujourd’hui… 
Voici comment Maalouf conclue le rappel de toutes ces histoires : « Ce ne sont là que des exemples, parmi d’autres, des effets pervers de l’anticommunisme tel qu’il fut pratiqué dans le monde arabo-musulman du temps de la guerre froide. Partout il a sapé les chances de modernisation sociale et politique, partout il a alimenté le ressentiment et préparé la voie au fanatisme et à l’obscurantisme ». 
Bien sûr tout n’est pas noir ou blanc. Maalouf a raison quand il dit que les puissances occidentales, dans leur lutte contre le communisme, « se sont constamment alliées, en particulier dans le monde arabe, aux forces les plus rétrogrades, les plus obscurantistes, celles-là mêmes qui allaient un jour leur déclarer la plus pernicieuse des guerres ». Mais quand il dit que l’Islam n’y est pour rien, que seule « l’évolution des sociétés humaines détermine leur lecture des textes sacrés » et que « ce sont les vicissitudes de l’Histoire qui déterminent la manière dont les peuples vivent et interprètent leurs croyances », je ne suis pas entièrement d’accord avec lui. Je pense que l’Islam y est pour quelque chose, à cause de la façon dont il intervient dans l’organisation sociale et politique de ses croyants. Maalouf a aussi raison quand il dit que les puissances occidentales « ont instrumentalisé avec cynisme les principes universels les plus nobles, au service de leurs ambitions et de leurs avidités » et que « le spectacle affligeant que la planète présente en ce siècle est le produit de toutes ces faillites morales, et de toutes ces trahisons ». Oui, mais le Baas aussi avait des principes nobles et il a produit Saddam Hussein et les Assad père et fils ! 

Retour aux révolutions conservatrices (sic).
Puis Maalouf revient encore une fois à ces deux révolutions conservatrices de Thatcher et de Khomeiny de 1979. Que j’ai vécues moi aussi. Et il se demande si celle de Thatcher et de Reagan n’avait pas aussi quelques avantages. Une plus grande dynamique dans l’économie, le progrès technique. N’est-ce pas là que la Chine a compris qu’il fallait passer à une économie de marché pour avancer ? Faux. Bien sûr il y avait des excès qu’il fallait corriger. Le syndicalisme anglais était organisé par professions plutôt que par branches (les électriciens par exemple). Les dockers avaient des avantages acquis énormes (quand nous avons assemblé les énormes plateformes d’entretien du Pont sur la Severn au bord du fleuve nous avons dû payer des dockers à ne rien faire parce que c’était leur domaine). Et les mines de charbon devaient être fermées. Mais Madame Thatcher a agi avec une brutalité incroyable. Elle n’avait pas de cœur. Sa façon de traiter les mineurs était ignoble. Comme l’était son attitude envers les Irlandais emprisonnés qui faisaient la grève de la faim pour avoir le statut politique et qu’elle a tranquillement laissé mourir. Encore aujourd’hui il y a des Anglais qui lui vouent une haine mortelle. Mais surtout Thatcher et Reagan n’ont pas inventé l’économie de marché. Tout économiste savait que l’économie planifiée ne pouvait fonctionner (à part les cadres du tiers-monde formés dans l’Empire soviétique comme ceux de l’Algérie). Thatcher et Reagan ont voulu supprimer tout frein, toute régulation nécessaire pour éviter les abus du capitalisme et les torts faits au bien public. Et supprimer complètement l’Etat. La Dame dite de Fer n’a pas donné un cent pour le Tunnel et a privatisé les Chemins de Fer qu’il a fallu renationaliser plus tard après avoir constaté que les rails n’étaient pas entretenus ! 
Maalouf raconte qu’il a assisté comme journaliste à la première conférence de presse de Khomeiny en février 1979 où celui-ci a présenté son nouveau Premier Ministre, le Centralien Bazargan. Un homme intègre, du même âge que Khomeiny, dit Maalouf, et qui avait été choisi par Mossadegh pour diriger la Compagnie de Pétrole nationale. On pouvait alors croire que Khomeiny allait installer un Etat démocratique. D’autant plus que je me rappelle que les gens du Bazaar l’ont accueilli avec espoir. Ceux qu’on appelait les gens du Bazaar étaient des importateurs et souvent de petits fabricants. J’en ai connu plusieurs. Ils étaient traités avec mépris par le Shah et les membres de la haute (20 familles) qui l’entouraient. Mon délégué pour le Moyen-Orient avait préparé un accord avec eux pour qu’au moment où notre nouvelle production locale serait prête ils ne nous la sabotent pas en important des copies indiennes de nos treuils. « Votre Monsieur Saad », me dit alors Zanganeh, « voudrait que mon fils signe à côté des gens du Bazaar. Ce n’est pas possible ». « Les gens du Bazaar sont méchants », ajoutait son associé principal. Il ne faut pas s’étonner dans ces conditions qu’ils aient détesté le Shah et qu’ils aient commencé par soutenir Khomeiny. Je ne suis pas sûr qu’ils se soient attendus que très rapidement Khomeiny installe une théocratie tyrannique et intégriste. 
Il y a eu d’autres événements encore de la même veine en cette année 1979, rappelle Maalouf. En avril Ali Bhutto est pendu après un putsch de militaires qui lui reprochaient de vouloir instaurer socialisme et laïcité et le Pakistan installe la loi coranique. En juillet 1979 les Américains commencent à armer clandestinement les moudjahidines afghans opposés au Gouvernement local marxiste (c’était une suggestion de Brzezinski à Carter pour tendre un piège aux Soviétiques : vous allez voir, ils vont envahir l’Afghanistan pour sauver le Gouvernement et ils auront leur Vietnam). Et, effectivement, en décembre, les Russes entrent en Afghanistan, le djihadisme est en marche et les Américains vont demander aux Saoudiens de le soutenir et de l’armer. Et une fois les Russes battus, Ben Laden crée Al-Qaïda et lance des avions sur les tours de New-York et sur le Pentagone. Logique tout ça… Et, auparavant, en novembre de la même année, plusieurs centaines de fanatiques sunnites armés pénètrent dans le plus saint des Lieux saints et réclament la charia en Arabie Saoudite. Comme si celle-ci, pourtant place forte du wahhabisme, n’était pas encore suffisamment fondamentaliste ! 

Explosion identitaire et effacement de l'Etat.
On pourrait suivre encore longtemps Maalouf et l’entendre parler d’autres événements qui ont eu des conséquences dramatiques pour la suite. La crise du pétrole par exemple. Qui a fait exploser les prix et qui a rendu immensément riches les pays du Golfe. Et donné une importance disproportionnée à l‘Arabie Saoudite ultra-conservatrice qui ne cesse depuis lors de propager wahhabisme et salafisme à grands renforts financiers autour du monde. On est loin de l’époque de l’Egypte du Nasser panarabe et nationaliste ! Mais ce qui m’intéresse surtout c’est tout ce que Maalouf dit des problèmes d’identité et de tolérance. 
Car quand il trouve que « l’exacerbation croissante des sentiments identitaires » et « la remise en cause du rôle de l’Etat », sont les deux éléments qui expliquent, dans une large mesure, « la dérive que connaît l’humanité en ce siècle », il a une intuition qui me paraît tout-à-fait pertinente. La question est seulement de savoir comment nous en sommes arrivés là. 
Ceux qui ont théorisé le retrait de l’Etat dans le domaine économique considèrent que les marchés règlent tous les problèmes. C’est la théorie de la main invisible qui rappelle celle d’Adam Smith (du XVIIIème siècle). C’est ainsi que la démocratie devrait être soumise à la même loi. Chacun doit défendre ses propres intérêts et de l’ensemble va ressortir l’intérêt commun. Grâce à la main invisible… Belle illusion. Je me demande si ce n’est pas cette diminution du rôle joué par l’Etat qui est aussi la cause de ce mépris qu’ont de plus en plus les citoyens pour le monde politique. Car pour eux l’Etat c’est le Président, les Ministres et les députés. Ce qui constitue pour moi un danger grave pour la démocratie, pour son fonctionnement. On s’abstient, on vote pour des rigolos, des populistes qui vous racontent n’importe quoi, des extrémistes qui vous promettent la lune et, accessoirement, de mettre en pièces le monde politique. Or la disparition de l’Etat entraîne celle du vouloir vivre ensemble (et, en même temps, l’idée même de l’intérêt général, dit Maalouf). C’est le morcellement et la confrontation identitaire. Et l’on revient à Maalouf. 
Bien sûr, dit-il, je ne rêve pas de revenir aux grands Empires multi-ethniques du passé, l’austro-hongrois, le russe ou l’ottoman, mais « ce que je regrette, c’est la disparition d’un certain état d’esprit qui a existé du temps des empires, et qui considérait comme normal et légitime que des peuples vivent au sein d’une même entité politique sans avoir forcément la même religion, la même langue, ni la même trajectoire historique ». J’ai peur que Maalouf se laisse aveugler par les souvenirs du Caire et du Beyrouth de sa jeunesse. Il oublie la façon dont les Tsars ont traité leurs peuples minoritaires, Polonais, Lettons, Estoniens, et surtout Juifs (le Rayon, les interdits, les massacres). Et dans l’Empire de François-Joseph les Hongrois se sont révoltés dès le milieu du XIXème siècle et, une fois l’autonomie hongroise accordée, ce sont les autres peuples qui ont réclamé des droits identiques, et finalement c’est le mouvement pan-allemand qui a explosé (seuls les Juifs se sont sentis bien dans l’Empire et l’ont soutenu). C’est peut-être l’Empire des Sultans qui a été le plus tolérant aux minorités. Je me souviens de ce que raconte Elias Canetti de ses parents qui ont toujours gardé leur reconnaissance aux Ottomans d’avoir recueilli les Juifs et qui ont conservé jusqu’à la fin leurs passeports turcs (voir aussi ce que je dis de l’Istanbul multi-ethnique dans ma note sur Istanbul et quatre écrivains turcs). Mais là aussi, une fois l’Empire tombé, ses successeurs n’ont cessé de « purifier » ethniquement. Mais je ne puis donner tort à Maalouf quand il dit : « Jamais je ne cesserai de combattre l’idée selon laquelle les populations qui pratiquent des langues ou des religions différentes feraient mieux de vivre séparément les unes des autres. Jamais je ne me résoudrai à admettre que l’ethnie, la religion ou la race constituent des fondements légitimes pour bâtir des nations ». Et je regrette comme lui ce retour des nationalismes et de l’intolérance de l’autre. 
Dix-neuf nations ont éclos après l’éclatement de la Russie soviétique et de l’explosion de la Yougoslavie, dit-il (je ne les ai pas comptées). La Tchécoslovaquie s’est scindée en deux tout de suite après avoir recouvré son indépendance. La situation bosniaque est loin d’être réglée, celle du Kosovo non plus. Dans l’Union européenne nous avons les problèmes de la Flandre, de la Catalogne, de l’Ecosse et, maintenant du Brexit (qui, pour moi, n’est dû à rien d’autre qu’à un vieux nationalisme typiquement anglais anti-continental. Il n’y a qu’à relire ce qu’a écrit Orwell sur ce sujet). Et je pleure comme Maalouf sur la situation de l’Europe et je pense qu’il a raison de dire que c’est dès le début qu’il aurait fallu imposer une structure fédérale. 
Le journaliste Maalouf a aussi vécu les débuts du Bangladesh. Voici qu’on a commencé à séparer hindouistes et musulmans. Puis on a séparé dans l’Etat musulman les Pendjabis des Bengalis. Mais ce n’était pas fini, dit-il. Dans le nouvel Etat du Bengladesh il y avait encore une minorité, les Biharis. Ils avaient été pour le maintien d’un Etat commun et ils étaient une ethnie à part, originaires d’une province de l’Inde du même nom. Alors ils sont agressés sauvagement, traités de traîtres, enfermés par la police pour leur protection. Maalouf a vu de ses propres yeux la détresse insoutenable de ces pauvres parmi les plus pauvres. Et il conclue que la purification ethnique n’est jamais terminée et qu’une population devenue majoritaire ne devient pas plus tolérante (« l’homogénéité est une coûteuse chimère », dit-il). Mais, hélas, dit-il encore, « cette détestable habitude » de « morceler les ensembles où se côtoyaient plusieurs nations », vient de loin, elle remonte au XIXème siècle ! Et il a bien raison. C’est au XIXème siècle que le nationalisme (encore un isme, donc une idéologie) a pris son envol. Et c’est un auteur dramatique autrichien du XIXème siècle, Grillparzer, qui a tout de suite compris le mal qu’il allait faire à l’humanité, quand il a écrit : le nationalisme est le chemin qui mène de la civilisation à la barbarie (que ceux qui me lisent me pardonnent d’avoir déjà tant de fois cité ce dramaturge bien oublié aujourd’hui). 
Aujourd’hui, dans plusieurs Etats européens dont la France, l’extrême-droite, mais aussi des populistes et des gens de droite, répètent à satiété les mots : identité et identitaire. On parle de « grand remplacement », supposant que nos gentils descendants de Gaulois bien catholiques sont en train d’être remplacés par des gens d’origines les plus diverses, d’autres couleurs de peaux, et surtout, pratiquant une autre religion, la musulmane. Je trouve cela bien risible. Il y a longtemps que nous nous mélangeons, nous bougeons. C’est le monde d’aujourd’hui. J’ai déjà raconté que, dans notre enfance, nous étions trois frères et quatre cousines germaines qui ont vécu dans le même immeuble construit par notre grand-père. Aujourd’hui seul un des frères vit encore en Alsace. Un de mes neveux a épousé une Russe, un petit-cousin une Finlandaise. Je trouve cela plutôt enrichissant. Bien sûr je regrette amèrement que ma langue maternelle, l’alsacien, se meure. Mais c’est comme cela. On ne remonte pas le temps comme on peut remonter un fleuve. Obama a dit : regardez cette superbe équipe de football française, je n’ai pas eu l’impression qu’ils avaient tous des têtes de Gaulois, mais ils avaient tous à cœur de se battre pour que l’équipe de France soit championne du Monde. A la télé nous voyons tous les jours des journalistes, des politiciens, des experts qui ont des origines extra-européennes et qui s’expriment en un excellent français, maîtrisent leurs sujets, sont des Français comme les autres. Et si certains qui ont des racines algériennes, plus ou moins lointaines, se réjouissent un peu trop bruyamment, au gré de certains, quand l’Algérie gagne la Coupe d’Afrique, ce n’est pas bien grave. Avoir deux cultures est une richesse. Qui profite à tous. 
Ce qui ne veut pas dire qu’il ne faut pas réfléchir au risque que l’Europe court quand notre arrière-cour africaine souffre à la fois d’une explosion démographique incontrôlée et d’un sous-développement économique insupportable. Il faut lire le livre de Stephen Smith qui n’a rien d’un support de l’extrême-droite : il a tenu la rubrique Afrique à Libération de 1988 à 2000 et au Monde de 2000 à 2005 : Stephen Smith : La ruée vers l’Europe – La jeune Afrique en route pour le Vieux Continent, Grasset, 2018. Aujourd’hui l’Europe compte 500 millions d’habitants et ce nombre est en légère diminution. L’Afrique compte 1,25 Milliard d’habitants dont 40% ont moins de 15 ans et elle comptera le double, 2,5 Milliards en 2040. Si rien ne change la pression migratoire va devenir insupportable. Et ni l’égoïsme nationaliste, dit Stephen Smith, ni l’angélisme humaniste vont résoudre le problème. Encore un. Mais ce n’est pas le sujet. 

Retour à Orwell. Apocalypse now ?
Pour finir Maalouf revient à Orwell. On ne peut se passer de relire 1984 quand on s’interroge sur le destin de notre civilisation. L’importance pour nous de ce roman, dit Maalouf, n’est pas la description du Grand Frère qui, dans l’esprit d’Orwell, était le petit Père des Peuples, mais celle des moyens mis en œuvre dans la surveillance quotidienne des faits et gestes de chacun. Or aujourd’hui, et c’est peut-être encore plus grave, nous ne nous en inquiétons plus. Au contraire cela nous rassure. Tellement nous avons peur de l’autre, le terroriste éventuel. « Ces yeux électroniques qui nous suivent partout ne sont pas ressentis comme hostiles », dit-il. Or moi aussi je suis revenu à Orwell récemment. Voir sur mon Bloc-notes 2018 : Retour à Orwell (1984). Et j’ai trouvé, contrairement à Maalouf, qu’Orwell avait eu d’étranges intuitions qui sont drôlement actuelles, comme ces télécrans (selon la nouvelle traduction de Josée Kamoun) qui m’ont immédiatement fait penser aux enceintes connectées qu’on vient de commercialiser depuis peu et qu’on a déjà soupçonnées de nous écouter (et on a eu raison). Et il en a eu bien d’autres des intuitions : la novlangue qui est une langue dont tous les mots ont un sens nouveau, un sens qui pervertit votre intelligence et lui imprime les vérités nouvelles (que ce soit celles d’un dictateur comme Hitler, ou celles des hommes du marketing du Capital). Les fake news (chez Orwell c’est une véritable profession : celle des historiens qui réécrivent l’histoire et les statistiques pour que les faits réels correspondent toujours aux promesses et prévisions anciennes. Il suffit de changer les discours anciens ou les statistiques réelles. Facile). Les séances de haine. C’est ce qui s’organise maintenant sur les réseaux sociaux. Quant aux « yeux électroniques qui nous suivent partout » ce ne sont pas seulement les caméras des rues. Ce sont d’abord les cookies qui sont à l’œuvre depuis longtemps, souvent sans qu’on le sache, et qui infestent nos ordinateurs et nos smartphones. Ce n’est que depuis que la Commission européenne oblige les sites à un chouïa de transparence qu’on est informés. Et la plupart du temps on n’a d’autre option que dire : j’accepte. Et puis il y a l’exemple terrible de la Chine : la reconnaissance faciale. Les caméras de la rue drivées par une Intelligence Artificielle surpuissante et anonyme (comme le Grand Frère d’Orwell qui n’avait pas d’existence réelle) sont capables de reconnaître les visages de plus d’un milliard de Chinois ! Et de distribuer des bons ou des mauvais points selon qu’ils respectent les clous ou pas ! 
On accepte la « dérive orwellienne », dit Maalouf parce que nous sommes pris dans un mécanisme de l’engrenage, la montée des tensions identitaires qui nous amènent à rechercher la sécurité à tout prix. Mais cette dérive « compromet l’avenir de la démocratie, de l’Etat de droit comme de l’ensemble des valeurs qui donnent un sens à l’aventure humaine », ajoute Maalouf. Et quand le monde est en décomposition, les problèmes deviennent impossibles à gérer. Or il y a bien d’autres maux encore tout aussi néfastes pour l’avenir de notre humanité, dit-il, et il cite pêle-mêle : les perturbations climatiques, la course aux armements repartie de plus belle (avec Trump et Poutine), l’intelligence artificielle et les robots qui détruisent le travail humain. Et il y en a d’autres encore. Or quelqu’un a dit : le chaos crée l’émotion. Quand les gens sont « désemparés, rageurs, amers, déboussolés », dit Maalouf, ils « sont tentés de prêter l’oreille à d’étranges fabulateurs ». Et quand les gens ne croient plus en l’Etat ils croient encore moins à un Super-Etat quel qu’il soit (et qui n’existe d’ailleurs pas. Le super-gouvernement du monde qu’on aurait pu créer au niveau de l’ONU à l’époque de Gorbatchev n’a pas vu le jour parce que les Etats-Unis n’en voyaient pas l’intérêt). 

Dans l’épilogue de son livre Maalouf s’interroge, le plus honnêtement possible : « plus d’une fois, je me suis arrêté, entre deux chapitres, pour m’assurer que je n’étais pas victime d’une illusion d’optique, que c’était vraiment le monde qui faisait naufrage, pas seulement mon monde à moi – l’Egypte de ma mère, le Liban de mon père, ma civilisation arabe, ma patrie adoptive, l’Europe, ainsi que mes vaillants idéaux universalistes ». Là il m’a fait penser à la lumineuse analyse faite par l’écrivain américain Jonathan Franzen des écrits du Viennois du début du siècle précédent, Karl Kraus, et de son Nestroy et des Derniers Jours de l’Humanité. Voir ce que j’en dis dans ma note : Franzen, Kraus et l’Apocalypse sur mon Bloc-notes 2015. L’Apocalypse c’est l’image que l’on se fait de l’avenir de l’humanité quand on n’y croit plus. D’ailleurs qu’est-ce que le Naufrage des Civilisations (titre du livre de Maalouf) si ce n’est une Apocalypse. Moi-même j’ai utilisé cette image quand j’ai voulu décrire l’état de l’humanité et son devenir après la crise financière de 2008. Et j’ai même imaginé quatre Cavaliers de l’Apocalypse, le Cavalier blanc de la Finance sauvage, le Cavalier vert de l’environnement foutu, le Cavalier noir du fanatisme religieux et le Cavalier rouge de la déculturation (individualisme forcé, argent, plaisirs, sexe, exhibitionnisme, voyeurisme, remplacement du lien vertical avec le passé par un lien horizontal de suivisme et socialisation facebook, twitter, SMS). Or Franzen qui est aussi pessimiste en ce qui concerne le monde matérialiste du début du XXIème siècle que Kraus l’était en ce qui concerne le monde en voie de déshumanisation du début du XXème, n’arrête pas de mettre en garde : vous devez toujours vous demander si l’Apocalypse que vous avez en tête est une Apocalypse personnelle (celle de votre monde à vous) ou une Apocalypse universelle de l’humanité. Et moi, pour mes Cavaliers de l’Apocalypse à moi, j’ai toujours répondu : il s’agit bien d’une Apocalypse universelle ! 
Et c’est ce que Maalouf a l’air de croire lui aussi. Ce n’était pas seulement mon monde à moi qui fait naufrage. C’est malheureux à dire, mais je suis certain de ne pas être dans l’erreur, dit-il. Et il conclue avec cette phrase qui nous fait froid dans le dos : « c’est de ma terre natale que les ténèbres ont commencé à se répandre sur le monde ».

Post-scriptum (02/10/2020) : Mon ami Jacques m’a prêté un autre ouvrage d’Amin Maalouf, plus ancien, qui traitait déjà de l’opposition entre civilisations et du problème des identités. En particulier celle des pays du Moyen-Orient. Voir : Amin Maalouf : Les identités meurtrières, Grasset, 1998. Je l’ai analysé brièvement dans une note de ce Bloc-notes 2019. Voir : Maalouf et les identités meurtrières