10/03/2014     (imprimer)

Jean Giono et les ordres étranges

A la fin de l’année dernière je reçois un mail de Madame Suzanne Citron, historienne et veuve du biographe de Giono, Pierre Citron, m’annonçant l’existence d’un inédit de son mari sur les amours de Giono et dont elle rend compte dans un article paru dans la Revue Histoires littéraires (N° 55, juillet/août/septembre 2013). Elle m’écrit, me dit-elle, parce qu’elle connaît les textes que j’ai publiés sur mes sites à propos de l’affaire Blanche Meyer – Giono. Et elle a écrit l’article pour plusieurs raisons : d’abord pour défendre l’honneur de son mari (personnellement je lui reprochais – et d’autres ont dû lui faire le même reproche – de n’avoir rien dit de l’existence de cette Blanche dans ses nombreux commentaires des écrits de Giono et de sa biographie – mais, en fait, il est évident que c’est Giono lui-même qui vivait encore au moment où l’on commençait la publication de ses œuvres dans La Pléiade, qui a interdit d’en parler, et, un peu plus tard c’est sa fille qui maintient l’interdiction). Ensuite parce qu’elle n’a trouvé jusqu’ici aucun éditeur qui veuille publier le manuscrit de son mari. Enfin parce que Pierre Citron estimait que l’on avait fait de Blanche Meyer une sainte (le livre d’Annick Stevenson) et qu’on avait surestimé l’influence qu’elle avait eue sur son œuvre.
J’ai bien sûr commandé la Revue en question et découvert à la lecture de l’article de Suzanne Citron – le titre du manuscrit étant Les Ordres étranges - Sur les amours de Giono – que Blanche Meyer n’était effectivement que la 3ème des maîtresses de Giono et que les deux autres avaient elles aussi influencé ou prétendu avoir influencé son œuvre. Un peu déçu, j’ai failli intituler cette note : Jean Giono avait trois maîtresses… sur l’air de Cadet Roussel avait trois maisons… Mais, non, soyons sérieux. Et mettons les choses au point. D’abord j’ai une très grande admiration pour Giono écrivain. Surtout pour celui de la deuxième période, celle que j’ai appelée période stendhalienne. Et tout particulièrement pour Le Hussard sur le toit que je considère comme son chef d’œuvre (ce qui semble également être l’opinion de Pierre Citron qui, dans sa biographie de Giono, dit que là il est arrivé au sommet). Qui était Pierre Citron ? Un écrivain, éditeur, professeur à la Sorbonne et critique littéraire. Ancien du Contadour, il a fait partie avec Henri Godard, Janine et Lucien Miallet, Luce Ricatte et sous la direction de Robert Ricatte, des éditeurs de la publication par La Pléiade des œuvres complètes de Giono (en 6 volumes). C’est lui qui a justement édité – et commenté – Le Hussard sur le toit. Il est également l’auteur d’une superbe biographie de Giono (voir Pierre Citron : Giono – 1895-1970, édit Le Seuil, 1990), une biographie comme je les aime, qui mêle la vie de l’écrivain et son œuvre. Et c’est peut-être justement parce qu’il savait bien que certains amours de Giono avaient joué un rôle dans l’élaboration de l’œuvre de Giono et qu’il n’avait pas le droit d’en faire état qu’il a dû éprouver des regrets plus tard et qu’il a préparé ce livre évoqué par Suzanne Citron et qui n’a jamais pu être publié. Notons, pour être complet, que Pierre Citron a également été l’un des éditeurs de Balzac dans La Pléiade et qu’il a également été musicologue et a publié plusieurs études sur des musiciens.
Mais je voudrais encore faire une autre mise au point : si je me suis intéressé à l’histoire Blanche-Giono ce n’est évidemment pas pour des raisons de curiosité malsaine sur la vie privée d’un écrivain que j’admire. Je ne suis pas journaliste à Closer. Car cette histoire ne se réduit pas à une histoire de « bête à deux dos » pour parler comme Giono (il utilise l’expression à propos de certaines critiques qu’on lui aurait faites concernant le Hussard sur le Toit : « Une certaine critique m’a reproché de ne pas avoir fait jouer à mes deux héros une partie de jambes en l’air. Mais nous sommes dans un système de références bien différent de celui où s’accomplissent les mouvements de la bête à deux dos »). Mais c’est bien cette histoire qui est à l’origine de l’incroyable, poétique, tourbillonnante déclaration d’amour qu’est la préface à Moby Dick, intitulée Pour saluer Melville, et qui – c’était culotté – n’avait pratiquement rien à voir avec la vie du vrai Melville. Et on peut raisonnablement penser que cette histoire d’amour avait aussi joué un rôle dans la réalisation de ce chef d’œuvre qu’est le Hussard et donc dans la naissance de la deuxième manière de l’écrivain.
Alors que nous apprend le livre inédit de Pierre Citron ? Et d’abord que signifie ce titre ? Il paraît que c’est Giono qui désignait ainsi, dans Le Chant du Monde (un livre que je n’ai pas lu), les mystères de la sexualité masculine. « Et ces ordres étranges », dit Suzanne Citron, « retracent, à côté de la toujours présente Elise, les relations de l’écrivain avec trois femmes : Simone Téry, Hélène Laguerre, Blanche Meyer ». Et qu’apprenons-nous sur les relations de Giono avec ces trois femmes ?
Simone est une intellectuelle parisienne, parents écrivains, elle-même agrégée de lettres et voyageuse. Elle rencontre Giono en 1930 à un moment crucial, au moment il commence à être connu et où il saute le pas en quittant son emploi à la  Banque. Il est marié depuis 10 ans et a une petite fille. C’est immédiatement le coup de foudre. La liaison va durer 3 ans, passionnée mais orageuse. Comme il le fera plus tard pour Blanche, Giono promet de divorcer mais ne le fera pas (chanson connue). Mais tout ceci ne nous intéresse pas. Cela ne nous regarde pas, comme on le dit dans un sketch célèbre des Inconnus ! La seule question que l’on peut se poser c’est de savoir si cette histoire a influencé l’œuvre. Dans sa biographie de Giono Pierre Citron ne mentionne le nom de Simone qu’une seule fois, et encore, dans une note, à propos d’un dramaturge irlandais, Synge, qu’elle aurait fait connaître à Giono au moment où celui-ci s’est tout à coup intéressé au théâtre (en 1931). Or c’est justement dans l’une des pièces que Giono écrit à ce moment-là, Le Bout de la Route (écrit fin 1931), que l’aventure de Simone et de Giono apparaît en filigrane, écrit Pierre Citron, dans son inédit : c’est l’histoire d’un homme déchiré entre la mère de son enfant et une autre femme qui le tente. Mais on en sent également l’influence dans les grands romans de Giono de la période, toujours d’après Pierre Citron : « je sais que je suis un sensuel » dit Jean (qui est Jean Giono) dans Jean le Bleu (écrit en 1932) ; c’est dans Le Chant du Monde que l’on trouve la fameuse phrase qui fournit le titre de l’inédit de Pierre Citron : « dessous campait cette partie de sa chair d’où jaillissaient les ordres étranges » ; et, bien que Que ma joie demeure date des années 34-35, alors que la rupture est consommée, un avatar de Simone s’y trouve encore : Joséphine, « belle et sensuelle », dit Pierre Citron, qui a « des étreintes passionnées avec Bobi », passionnées et « ponctuées de disputes ». Mais, en même temps, dit-il encore, Bobi qui est Giono, « épris de liberté, se retrouve captif, privé de la possession du monde ». Et il le dit à Joséphine-Simone. Avec ce livre Giono se libère de Simone et c’est probablement pour cette raison qu’il met en tête du roman (qui est publié en 1935) cette dédicace que j’avais moi-même relevée : A Elise Giono dont la pureté m’aide à vivre (les italiques sont de Giono lui-même).
Le nom de Hélène Laguerre est souvent cité dans la biographie de Giono par Pierre Citron. Ce qui n’est pas étonnant puisqu’elle a été présente au Contadour dès le début de l’aventure et que, militante pacifiste et fille de militante pacifiste (malgré son nom!), elle a joué un rôle non négligeable dans l’implication de Giono dans l’action pacifiste de 1939. J’avais été un peu surpris par l’opinion qu’exprimait Pierre Citron dans sa biographie concernant cette femme : « peut-être la seule au Contadour pour laquelle je n’ai éprouvé aucune sympathie, et mon sentiment est partagé en particulier par la bande des jeunes… ». On peut supposer que ce qui l’agace chez elle c’est son côté sectaire, considérant Giono – elle n’est d’ailleurs pas la seule – comme le prêtre d’une nouvelle religion, la religion du Contadour. D’ailleurs il ajoute : « Pour Hélène, Giono est vraiment un gourou, dont l’enseignement doit être révéré… ». Par l’article de Suzanne Citron, résumant les grandes lignes de l’inédit de Pierre Citron, on apprend que la vénération qu’a Hélène pour Giono se transforme en relation amoureuse. Qui devient charnelle au milieu de l’année 1935. Essentiellement sexuelle, semble dire Pierre Citron : une « sexualité sans amour effectif » qui devient dès le milieu de 1937 un « cul de sac » (l’expression est de Giono. dans Le Poids du ciel, paraît-il). Quelle influence Hélène a-t-elle eue sur l’œuvre ? Le grand roman de Giono de cette époque est Bataille dans la Montagne (écrit entre 1936 et 37). J’en ai parlé, de ce roman, dans ma note sur Giono et fait un court parallèle avec Ramuz (qui a écrit La grande Peur dans la Montagne et aussi Déborescence dont le thème semble proche de celui du roman de Giono). Dans une lettre à Hélène Giono écrit (toujours d’après Pierre Citron) : « Toi chair tu es liée à ce travail magnifique » (c’est le genre de discours qu’il tiendra plus tard à Blanche – et je dois avouer que cela me gêne un peu). Alors Hélène croit qu’elle a inspiré le personnage de Sarah, mais il n’y a aucune ressemblance physique entre elle et ce personnage, dit Pierre Citron, et Giono lui-même dit à Hélène qu’elle n’a pas compris le sens de ce roman. Quant aux autres œuvres de Giono qui datent de la même période, Les vraies Richesses et Le Poids du Ciel, à propos desquelles, une fois de plus, Giono dit à Hélène que « tout a été écrit grâce à elle », Pierre Citron estime que : « on peut y voir la marque d’un épanouissement sexuel », mais ajoute-t-il : « on n’y décèle aucune figure d’Hélène ».
Que dit Pierre Citron du 3ème amour extraconjugal de Giono, de Blanche Meyer ? Visiblement il ne pense pas beaucoup de bien de Blanche. Il reconnaît qu’elle est cultivée, musicienne, teintée de parisianisme (même si ses origines sont provinciales), mais peut-être un peu volage, rendant la relation rapidement tumultueuse, et plutôt intéressée (il cite des éléments connus comme la fameuse Simca d’occasion et d’autres qui le sont moins comme les droits d’auteur de Pour saluer Melville). Que dit-il de l’influence de Blanche sur l’œuvre ? Il la voit bien évidemment dans Pour saluer Melville, reconnaît sa présence dans Noé mais se demande pourquoi il l’appelle diablesse dans sa fameuse vision dans son cachot, note également sa présence dans un texte de 1940 que je ne connais pas, Promenade de la mort, reconnaît volontiers qu’il y a quelque chose de Blanche dans Le Hussard sur le toit (Pauline de Théus), dans Angelo (Adeline). Et puis, après la fameuse trahison de Blanche en 1949, il cite les nombreuses vengeances littéraires que nous connaissons déjà (femme démon dans Le Moulin de Pologne, la fameuse postface particulièrement méchante à Angelo mais qui ne sera jamais publiée) et celles qui nous ont échappé (préface à l’Iliade de 1947 : « nous nous servons » - ce sont les dieux qui parlent – « de la femme la plus infidèle qui soit… la femme sans honneur, sans cœur, celle qui par nature trompe… », la trahison d’Ermelinda dans Le Voyage en Italie, la trompeuse au regard vert de Une aventure ou la foudre et le sommet). Et puis, ajoute Pierre Citron (toujours d’après ce que nous en dit Suzanne Citron), quand il écrit Le Bonheur fou, entre 1953 et 1957, Blanche est sortie de sa vie. Encore qu’elle fasse une dernière apparition, dit-il, en la baronne de Quelte dans L’Iris de Suse.
Ceci étant il ne faut pas oublier que Pierre Citron dépose son texte au Département des Manuscrits de la Bibliothèque Nationale au milieu de l’année 1998. Or la levée du séquestre sur les lettres de l’Université de Yale, pour chercheurs uniquement, date de 2000, la thèse de Patricia Le Page (Space of passion : the love letters of Jean Giono to Blanche Meyer) est de 2004, Hubert Nyssen fait sa communication à l’Académie Royale de langue et de littérature de Belgique (Enquête sur trois mille pages de Giono soustraites à l’édition) en 2004 (sans savoir qu’une thèse se prépare) et en parle dans un livre de causeries qui date de 2006 (Neuf causeries-promenades, Actes Sud) et le livre d’Annick Stevenson (Blanche Meyer et Jean Giono, Actes Sud) et les critiques de son livre sont de 2007. Tout le bruit fait autour de Blanche Meyer est donc postérieur à la rédaction de l’inédit de Pierre Citron. Ce qui ne veut pas dire que Pierre Citron aurait été amené à modifier son point de vue s’il s’était à nouveau penché sur la question ultérieurement, après les diverses révélations faites au sujet des fameuses lettres. Il semble, en effet, avoir été suffisamment informé sur l’affaire Blanche par Sylvie Giono, détentrice des droits familiaux (voir l’article de Suzanne Citron). Ce qui explique probablement les détails qu’il donne concernant le caractère orageux de la relation et le côté « intéressé » de Blanche.
A ce stade il faut que je fasse une parenthèse. Je ne suis pas seulement en possession de la communication de Hubert Nyssen et de la thèse de Patricia Le Page, mais aussi des lettres elles-mêmes. C’est l’été dernier, grâce aux hasards du net, que j’ai pu en obtenir une copie complète, les imprimer et les relier. Trois volumes : près de 1200 pages en version PDF et près de 700 000 mots ! En septembre j’ai commencé à les annoter. Ce que je me proposais de faire c’est de relever tous les points proprement littéraires abordés et me faire une meilleure idée, peut-être, de cette Blanche Meyer qui devait quand même avoir une certaine culture (la première fois que Giono la remarque elle était en train d’acheter Ulysse de Joyce) et avoir d’autres qualités que sa beauté (les yeux verts et le « visage en fer de lance ») pour que Giono lui écrive encore jusque dans les derniers mois de sa vie.
Et puis le malheur a fondu sur nous. Le crabe avec son cortège de douleurs et d’autres maux s’est attaqué à Annie et pendant trois mois je n’ai plus eu qu’une seule pensée celle de ma femme. Ce n’est que maintenant que les choses vont un tout petit peu mieux que j’ai quelques fenêtres dans ma vie pour m’intéresser à nouveau au monde qui m’entoure, et d’abord aux livres. Mais alors que j’ai toujours su que le temps m’était compté, aujourd’hui je me vois dans l’obligation de l’économiser encore bien plus, de le gérer. Et l’histoire Blanche-Giono ne faisait plus partie de mes priorités. Et je n’avais pas l’intention de replonger dans ces fameuses lettres. Mais voilà qu’arrive la nouvelle de cet inédit de Pierre Citron et que je ne peux résister à y retourner.
Je savais bien, et je l’ai dit, que Annick Stevenson avait fait un portrait trop idyllique de Blanche. Patricia Le Page en avait déjà corrigé le portrait. « Patricia voit Blanche avec les yeux de Giono », ai-je écrit : « femme égocentrique, mondaine, aimant la vie parisienne, les bals et les fêtes. Il y a des histoires d’argent. La sœur de Blanche aurait attaqué Giono pour non-respect d’une garantie de prêt accordé à Blanche. Giono aurait même fait cadeau à Blanche d’une voiture avec laquelle elle aurait eu un accident en compagnie de son amant. Ce qui serait la raison pour laquelle Giono a fait mourir la Baronne de l’Iris de Suse en compagnie de son amant Murataure dans un accident de voiture. Une voiture qui explose. Un grand feu qui purifie (il est toujours dangereux de fréquenter de trop près un écrivain. Il a tôt fait de vous faire entrer dans son roman et de vous y assassiner !) ». Les faits que rapporte Pierre Citron sont effectivement confirmés par les lettres. J’ai survolé ces jours-ci la correspondance Giono de 42 et 43 et ai trouvé que la relation était effectivement assez « tumultueuse » en 42 (une des lettres de Giono la critique violemment, elle, sa famille, frère, sœur et mère, et son entourage). Il faut dire que c’est un moment difficile : Louis Meyer est au courant de la liaison, elle demande le divorce ce que Giono qui, lui, ne veut pas divorcer, désapprouve et Louis acquièsce à condition qu’elle accepte de perdre sa fille, condition bien sûr inacceptable pour elle. J’ai également trouvé plusieurs lettres qui parlent d’argent. On apprend qu’effectivement elle avait demandé et reçu un manuscrit (en cadeau de Noël), on parle du fameux tableau de Coubine (qui vaut cher, dit Giono). Il y a une longue lettre avec laquelle il lui envoie un chèque de 10000 francs alors que lui-même n’avait que 21000 en banque (et où il se plaint et lui propose de lui envoyer son relevé de banque !). Quand je vois toutes ces lettres et d’autres où Giono a l’air d’être d’une jalousie maladive et emploie quelquefois des termes particulièrement blessants pour Blanche je commence à me demander si, finalement, Sylvie Giono n’a pas raison de s’opposer à la publication de ces lettres. Parce que, avec beaucoup d’entre elles, on entre vraiment dans la sphère privée de deux personnes et on dévoile des aspects, pas toujours très brillants, humains en quelque sorte, aussi bien de Giono lui-même que de Blanche.
Cela pose d’ailleurs le problème général de tout ce qui est lettres ou journal d’un écrivain. Dès qu’on mêle notes intimes et informations utiles, il y a forcément du déchet. Le pire ce sont les journaux, car l’auteur n’a même plus à se gêner devant un interlocuteur. Combien de fois je me suis embêté en lisant des relations sans aucune importance (rendez-vous, problèmes personnels, etc.) dans les journaux d’écrivains connus (je pense au Journal d’André Gide par exemple). Et je me souviens que le grand critique littéraire allemand décédé récemment, Marcel Reich-Ranicki, qui a dû se « farcir » ceux de Thomas Mann, raconte que le grand écrivain n’oublie jamais de noter qu’il prend un chocolat chaud après chaque sortie au théâtre ou à l’opéra, décrit longuement ses problèmes de santé et rapporte même ses masturbations solitaires !  Ce qui n’empêche que sans les lettres de Diderot à Sophie Volland, on ne connaîtrait peut-être pas le fond de la pensée de l’Encyclopédiste soumis à censure. Et la correspondance entre Kafka et son ami Brod nous donne peut-être quelques éléments au moins pour mieux le comprendre. Les exemples pullulent. Rien qu’au cours des derniers six mois on a parlé de la correspondance Stefan Zweig-Joseph Roth, des lettres d’Elias Canetti à sa maîtresse Marie-Louise von Motesiczky, des lettres du triangle amoureux Elias, Veza et Georges Canetti, etc. A Noël notre fille nous a offert les DVD de cet immense chef d’œuvre qu’est la Porte du Paradis (Heaven’s Gate) de Michael Cimino. Et comme souvent, avec les DVD on a droit à des suppléments dont une interview de 45 minutes avec Cimino. Et voilà qu’on découvre un homme qui, tout en se moquant des intellectuels français qui n’arrêtent pas de décortiquer les films, est en fait un intellectuel lui aussi, en tout cas un immense liseur, de littérature mondiale, fana de Nabokov, et puis tout à coup il nous parle de Flaubert et de l’émotion qu’il a eue en lisant les lettres que Flaubert écrivait à sa maîtresse, Louise Colet, au moment où il composait Madame Bovary et celles qu’il écrivait à George Sand alors qu’il écrivait Salammbô ! C’est que Cimino se considère lui-même comme un artisan, un faiseur de films et qu’il trouvait passionnant de retrouver dans ces lettres les différentes étapes d’une oeuvre, les difficultés, les hésitations d’un autre faiseur, un faiseur de romans.
Pour en revenir aux lettres de Giono à Blanche je pense qu’il aurait fallu faire une sélection, éliminer tout ce qui est lettre d’amour sensuel (érotiques) et autres lettres de nature essentiellement privée et ne garder que celles (ou les extraits de celles) qui apportent quelque chose pour la connaissance de l’œuvre et du processus de création. C’est d’ailleurs ce qu’a voulu faire Patricia Le Page : elle avait choisi 250 lettres pour accompagner sa thèse. Je trouve dommage qu’on ne lui ait opposé qu’un simple refus au lieu de chercher à savoir ce qu’elle avait sélectionné. Cela me donne d’ailleurs envie de revenir à la thèse de Patricia Le Page, de la commenter et de la résumer mieux que je n’ai fait dans mes notes précédentes. Car, comme je l’ai écrit, Patricia étudie ces lettres sous différents points de vue. En tant que genre épistolaire. Et, dans le cas présent, leur rôle dans la transformation de la relation amoureuse Blanche-Giono en mythe. En tant qu’espace de réflexion. Un espace où Giono peut s’exprimer librement, exposer ses problèmes et réfléchir sur sa vie, son art et son œuvre. Et ceci devant quelqu’un qui lui sert en même temps de muse et d’auditoire. La création de cette muse qui est Blanche. L’amour chevaleresque aussi tel qu’il se crée et se développe dans les lettres et puis se cristallise dans l’œuvre. Et comment une véritable relation triangulaire se forme : la Blanche réelle objet de l’amour-passion de Giono devenue la muse littéraire, l’héroïne de roman (Adelina White au départ) créée sous son inspiration et puis à nouveau la Blanche réelle qui est incitée maintenant à ressembler à l’héroïne (fidélité suivant l’idéal de Tristan). L’autoportrait de l’artiste, ensuite : portrait idéalisé de l’artiste qui est lui-même le chevalier et qui entreprend sa quête, et qui est successivement Melville, Angelo, Léonce, et finalement Tringlot (quel nom affreux !). Et puis la métamorphose du mythe : l’aspect sombre du mythe de l’amour courtois. La destruction du mythe : la trahison de Blanche, la grande désillusion, l’explication du Moulin de Pologne, le lien avec l’Iris de Suse, la transformation de Blanche en figure binaire. Et la fin de l’histoire : l’Absente et le Graal.
Reprendre l’étude de Patricia Le Page (dans une note séparée bien sûr) me paraît aujourd’hui d’autant plus intéressant, d’abord parce que je crois que son étude n’a jamais été traduite en français, que je dispose maintenant des lettres elles-mêmes et qu’elle est à ce jour la seule qui ait étudié l’ensemble complet et qui est donc habilitée mieux que personne à répondre aux questions qu’on se pose. Et aussi parce que l’article de Suzanne Citron apporte bien des éléments nouveaux que l’on ne connaissait pas, en tout cas qui n’avaient jamais été rendus publiques (il faut d’ailleurs espérer que le manuscrit de Pierre Citron finira par être édité).
Ceci étant je ne pense pas – mais il faudrait, bien sûr, avoir accès à l’inédit complet de Pierre Citron – que l’on peut mettre les trois liaisons exactement sur le même plan. Pierre Citron reconnaît d’ailleurs implicitement l’importance de la relation avec Blanche en citant le nombre de textes où elle apparaît, en y incluant le Hussard (et on sait combien il admirait ce chef d’œuvre, je l'ai déjà dit ; et, en même temps il savait que c’était ce livre qui introduisait réellement la deuxième manière de Giono), en montrant quelle catastrophe l’infidélité de Blanche a été pour Giono, les vengeances littéraires que cela a entraînées (d’où encore une fois influence sur l’œuvre, même si l’image est diabolisée) et, en donnant les durées des différentes relations amoureuses on est bien obligé de constater que celle de la relation avec Blanche les dépassait largement (dix ans entre la première relation physique en 39 et la trahison de 49).
Je ne crois pas nécessaire, à ce stade, de revenir sur tout ce que je dis dans ma note à propos de l’influence de la liaison Blanche sur les différentes parties de l’œuvre. J’avais entrepris mon étude en partant d’abord du livre d’Annick Stevenson, puis je me suis basé sur mes propres lectures (lectures d’amateur, je le concède), et j’ai ensuite complété mon texte, après avoir découvert la thèse de Patricia Le Page, d’abord sous la forme d’un Post-scriptum, en exposant les conclusions auxquelles était arrivée la doctorante américaine : c’est le texte intitulé L’amour au temps du choléra que l’on trouve au Tome 1 de mon Voyage autour de ma Bibliothèque (site www.bibliotrutt.eu), puis en fusionnant les deux parties en un texte unique intitulé : La Dame blanche de Jean Giono et mis en ligne (en PDF ou en e-pub) sur le site de mes Carnets d’un dilettante, www.bibliotrutt.com.
Or c’est justement cette Dame blanche, celle qui illumine la fin de L’Iris de Suse, qui pose problème (même s’il y en a d’autres, des problèmes). Il faut donc y revenir. Suzanne Citron est formelle : pour Pierre Citron cette Dame blanche ne représente en aucun cas Blanche Meyer.
Pourtant déjà Luce Ricatte, en note au texte de L’Iris de Suse dans l’édition de la Pléiade, a fait le lien entre l’Absente et Adelina White. Or, comme l’Absente c’est la Dame blanche et que Adelina White c’est Blanche Meyer, nous le savons aujourd’hui, la Dame blanche est bien Blanche Meyer, (quod est demonstrandum !). Je plaisante. En fait ce n’est pas entre les personnages que Luce Ricatte fait le lien, c’est entre les couples Melville-Adeline de Pour saluer Melville et Tringlot-l’Absente de L’Iris de Suse.  Dans les deux cas la femme est idéalisée. « Il y a chez Giono », dit-elle, « la permanence d’une même recherche, à travers des thèmes identiques : celle d’un absolu de l’amour qui transcende toute réalité ». Melville craint à ce point de perdre la femme aimée qu’il « la met en sûreté dans un monde imaginaire », dit-elle encore. Dans L’Iris de Suse, « Adelina s’est spiritualisée à l’extrême », dit Luce Ricatte. « L’Absente la ressuscite sous une forme presque entièrement désincarnée… d’autant plus pure qu’elle est innocente et muette, à jamais préservée pour l’éternité ». Et Melville et Tringlot ont tous les deux des pensées qui se rejoignent. Melville : « Il venait de penser qu’il n’avait qu’elle au monde », Tringlot : « Elle ne savait pas qu’il était tout pour elle ».
Quant à Patricia Le Page elle reconnaît qu’il n’y a aucune indication directe dans les lettres sur une identification entre Blanche Meyer et l’Absente. Mais on sait, dit-elle, les nombreux liens qui existent entre Le Moulin de Pologne et L’Iris de Suse (qui était d’ailleurs le premier titre du Moulin). Et quand on a lu certaines lettres de Giono, on sait aussi que Le Moulin devait être le premier élément de sa vengeance de la trahison. C’est ainsi que Patricia Le Page voit dans le Moulin de Pologne le roman de la destruction de l’amour courtois alors que l’Iris serait celui de la reconstruction. Car pour elle l’amour courtois est un véritable leitmotiv qui accompagne toute l’œuvre. Et c’est la rencontre de Blanche Meyer et la déclaration d’amour de Pour saluer Melville qui en résulte, qui est à l’origine du mythe. Je ne vais pas recommencer à exposer ici en détail toutes les conclusions auxquelles Patricia est arrivée, tenant compte à la fois des lettres et des textes, je l’ai fait longuement dans ma note. Elle y a même vu une certaine quête du Graal et c’est là un mythe également cité par Luce Ricatte (l’Absente c’est le Graal). De toute façon entre l’amour courtois de Patricia Le Page et l’amour absolu de Luce Ricatte il y a quelques correspondances (la chasteté entre autres).
Et c’est sur ce point que je vais enchaîner et dire mon point de vue de dilettante. Chasteté, blancheur, pureté. Je trouve que la pureté a été une véritable idée fixe de Giono et qui lie les œuvres de la première période à celles de la seconde. En ouvrant au hasard l’Album Giono (l’iconographie de la Pléiade) je suis tout de suite tombé sur la reproduction de la première page d’un journal pacifiste de 1939 avec un gros titre Recherche de Pureté par Jean Giono. Pureté de l’esprit Contadour : nature, pacifisme, libération de tout ce qui est matériel. Pureté de l’amour plus tard. Si Sartre s’était intéressé aux idées de Giono il les aurait probablement taxées comme celles de Camus de philosophie de boy-scout ! Ce qui m’amuse c’est que l’on trouve dans le même numéro de Histoires littéraires où paraît l’article de Suzanne Citron, un texte satirique de Delfeil de Ton à propos du Grand Maulnes dont Histoires littéraires avait célébré le centenaire dans le numéro précédent. Quand les curés nous en ont chaudement recommandé la lecture en classe de seconde, dit-il, je me suis tout de suite méfié et pensé qu’il était un « rien con ». Un rien « culcul » (c’était un peu ma propre impression et je n’ai jamais compris le culte que professe une certaine élite pour cette oeuvre et son auteur). Et puis il reprend l’extrait d’une lettre d’Alain-Fournier qu’avait cité Histoires littéraires : « Elle était très belle, extraordinairement intelligente. Elle avait presque toutes les meilleures qualités. Sauf la pureté ». « On y est », persifle Delfeil de Ton, « En plein. C’était cette vérole que l’auteur du Grand Maulnes devait nous inculquer : la pureté. Que j’avais raison de répondre merde ».
Attention : je ne suis pas Delfeil de Ton. Et dans la querelle Sartre-Camus je suis du côté de Camus. Et j’aime et j’admire Giono. Quant à sa conception de l’amour pur, nous savons maintenant grâce à l’inédit de Pierre Citron qu’elle était surtout littéraire et qu’il a été un esclave obéissant de ses ordres étranges. Je ne sais s’il faut parler amour courtois, ou Roland Furieux ou Quête du Graal, mais, bien plus simplement, il me paraît évident qu’il y a un fil rouge quelque part ou plutôt un fil blanc (un Ruban blanc ?) qui part de celle qui porte ce nom prédestiné de Blanche (à moins que ce soit lui qui ait tout enclenché ?), passe par cette Adelina White qui fait venir l’Ange et qui évoque la Vierge de Lima, puis passe encore par cette Pauline de Théus qu’Angelo découvre pour la première fois dans la lumière des bougies, qui rappelle l’autre, l’Adelina, par son visage en fer de lance, qui, après la scène de la crise de choléra, tutoie Angelo, alors que lui continue à la vouvoyer, car pour lui elle est toujours chaste, même s’il lui a massé toute une nuit son corps dénudé, et puis le fil blanc cherche son chemin, se perd, se salit au passage, avant de devenir de nouveau blanc comme neige à son extrémité, son aboutissement, qui est celle de l’Absente. Non, la Dame blanche (que Pierre Citron considère, avec raison, comme une des créations les plus poétiques et les plus saisissantes de Giono) n’est pas Blanche Meyer mais elle pourrait bien être l’image de l’amour pour Blanche tel que Giono l’avait rêvé.
Pierre Citron, nous dit Suzanne Citron, y voyait un aboutissement, lui aussi, un aboutissement « quasi mystique » d’un « long trajet, chargé d’expériences, de triomphes toujours suivis d’échecs sur la double voie de l’amour. La voie charnelle avait été celle de plusieurs triomphes, mais invariablement suivis d’échecs. L’autre voie, celle de la pureté, se termine sur la générosité absolue ». Et elle ajoute : « certes, Elise n’est pas l’Absente, et il n’est pas question de faire d’elle un personnage. Mais quand Giono écrit l’Iris de Suse, tous deux sont seuls à Majorque… ». Et s’il faut en croire une confidence d’Elise « …jamais peut-être ils n’avaient été aussi heureux ».
Oui, j’y ai pensé aussi en écrivant ces lignes. Pourquoi pas ? Elise, la Dame blanche, Elise, « dont la pureté l’avait aidé à vivre. » La pureté encore, la pureté toujours...



© Copyright Jean-Claude Trutt : Bloc-notes (jean-claude-trutt.com)

Retour à l'accueil