20/05/2017     (imprimer)

Emotions, poisons de la démocratie

Le 7 mai dernier, jour du 2ème tour de l’élection présidentielle en France, un quarteron de politologues sociologues a publié un article sur une page entière du Monde intitulé Le rôle majeur des émotions dans le vote. Ils y étudiaient la corrélation entre certaines émotions des électeurs et leur choix électoral (dans la mesure où l’on peut encore appeler choix un acte fait sous le coup de l’émotion). Ils avaient retenu, disent-ils, deux émotions négatives, peur et colère, deux positives, enthousiasme et espoir, et deux plus modérées, inquiétude et amertume. Et ils notent que c’est surtout la colère qui fait voter pour les extrêmes. On s’en serait douté. Et que la peur faisait plutôt voter pour Fillon que pour Le Pen. Parce que lorsqu’on a peur (des immigrés) on est peureux de nature et donc on a aussi peur de la rupture en politique. Quant au vote Macron il augmente avec l’enthousiasme. Normal aussi : c’est son côté Jeanne d’Arc (même la Zeit vient de le représenter sur sa première page avec la légende Der Heiland, c’est-à-dire le Sauveur au sens religieux du terme). Quelques jours plus tôt (4 mai 2017) une autre étude faite par un autre collectif montrait que plus on était optimiste plus on voterait pour Macron, et plus on était pessimiste plus on se tournerait vers Marine Le Pen…
Je ne crois pas qu’on ait besoin de ce genre d’études pour constater que les Français sont de plus en plus en colère, que la colère a été violemment attisée aussi bien par Marine Le Pen que par Mélenchon, que cette colère était déjà présente antérieurement à leurs discours, et que l’on pouvait s’attendre aux résultats du premier tour (la colère profite à ceux qui l’attisent, c’est l’abc du populisme), même si la performance de Mélenchon a été certainement une surprise pour beaucoup. Même pour moi qui suis ce personnage détestable depuis longtemps et sais depuis longtemps le pouvoir de malfaisance du tribun qu’il est. Et comme nous voyons souvent des gens de droite à Cannes nous nous sommes aussi aperçus que l’abandon de l’Euro leur faisait quand même peur et que dans ces conditions ils ne pouvaient de toute façon que voter Fillon. Même un Fillon auquel un certain Canard avait taillé quelques costumes.
Ce qui m’intéresse dans cette histoire c’est d’abord de comprendre comment la colère a pu se développer à ce point dans notre pays et se transformer en haine, ensuite, pourquoi les émotions ont pris une telle importance dans le vote des citoyens des démocraties occidentales, et d’abord la française. Car qui dit règne des émotions dit abandon de la raison. Les auteurs de l’article rappellent d’ailleurs que de nombreux philosophes depuis Platon ont reproché aux émotions de s’opposer à la raison. Or le vote démocratique est censé choisir ses représentants pour participer à des décisions que ce soit au niveau de la cité ou de la Nation tout entière. On conçoit bien que le moteur du vote peut être soit égoïste (je vote pour qu’on sauvegarde mes intérêts personnels), soit idéaliste (je vote pour que règnent mes idéaux ou pour ce que je crois être le bien de tous), soit un mélange des deux. Mais si on ne s’appuie plus sur la raison pour analyser en quoi le candidat pour lequel on vote correspond à ces critères, mais uniquement sur des émotions telles que la colère ou carrément la haine ou la peur, on devient la proie de faux prophètes et on crée le chaos.
Mais commençons par mon premier point : l'incroyable explosion de la colère et de la haine dans notre France contemporaine ? Comprenez-moi bien : je conçois parfaitement la grande colère de ceux dont les usines s'envolent, des chômeurs de longue date qui envoient des centaines, des milliers de CV sans obtenir de réponse, qui n'ont plus d'espoir, et qui voient la morgue des PDG aux revenus de plus en plus vertigineux. Mais faut-il pour cela passer de la colère à la haine et devenir fermé à toute réflexion de bon sens? Et puis je pense surtout à tous les autres. A ceux qui ne sont touchés en rien, ou si peu, par les problèmes économiques. Qui ont pourtant la haine aussi. La haine de l'autre.


Je voudrais d’abord parler de ce qui s’est passé dans cette campagne et vais certainement vous étonner : ce n’est pas à Bourdieu que je vais faire appel mais à un homme de la fin du XIXème, début du XXème, Gustave Le Bon. Cet homme était par certains côtés un raciste, un conservateur, un contempteur de la démocratie et de la foule, mais c’était aussi un penseur subtil et je pense qu’on aurait vraiment intérêt à reprendre certains de ses raisonnements, les rafraîchir en les adaptant à la société actuelle, à la sociologie actuelle et aux moyens de communication actuels et, en particulier, bien sûr, à l’internet. Car quand il parle par exemple de ceux qui agissent sur les foules (et les individus qui sont en communication constante entre eux par les réseaux sociaux ou simplement le net, ne constituent-ils pas nos foules d’aujourd’hui ?), et qu’il dit que ceux qu’il appelle des meneurs de foule utilisent essentiellement trois moyens : l’affirmation, la répétition et la contagion, nous reconnaissons exactement la façon d’agir de Marine Le Pen et de son acolyte Florien Philippot d’une part, de Mélenchon d’autre part. Voici ce que disait Le Bon à ce sujet (voir : Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895). Édition republiée par Félix Alcan, 1905) :
« L'affirmation pure et simple, dégagée de tout raisonnement et de toute preuve, est un des plus sûrs moyens de faire pénétrer une idée dans l'esprit des foules. Plus l'affirmation est concise, plus elle est dépourvue de toute apparence de preuves et de démonstration, plus elle a d'autorité. Les livres religieux et les codes de tous les âges ont toujours procédé par simple affirmation. Les hommes d'État appelés à défendre une cause politique quelconque, les industriels propageant leurs produits par l'annonce, savent la valeur de l'affirmation. ». C’est exactement la base même du trumpisme d’aujourd’hui, les alternative facts, la post-vérité, le mensonge affirmé, utilisé de manière systématique et délibérée. Et c’est aussi la méthode utilisée par nos populistes français lors de cette dernière élection présidentielle. Continuons la lecture de Gustave Le Bon : « L'affirmation n'a cependant d'influence réelle qu'à la condition d'être constamment répétée, et, le plus possible, dans les mêmes termes. C'est Napoléon, je crois, qui a dit qu'il n'y a qu'une seule figure sérieuse de rhétorique, la répétition. La chose affirmée arrive, par la répétition, à s'établir dans les esprits au point qu'ils finissent par l'accepter comme une vérité démontrée. On comprend bien l'influence de la répétition sur les foules, en voyant à quel point elle est puissante sur les esprits les plus éclairés. Cette puissance vient de ce que la chose répétée finit par s'incruster dans ces régions profondes de l'inconscient où s'élaborent les motifs de nos actions. Au bout de quelque temps, nous ne savons plus quel est l'auteur de l'assertion répétée, et nous finissons par y croire. De là la force étonnante de l'annonce (la publicité)… Si nous lisons toujours dans le même journal que A est un parfait gredin et B un très honnête homme, nous finissons par en être convaincus, à moins, bien entendu, que nous ne lisions souvent un autre journal d'opinion contraire, où les deux qualificatifs soient inversés. L'affirmation et la répétition sont seules assez puissantes pour pouvoir se combattre ». On comprend alors qu’il ne suffit pas que Trump affirme qu’Obama n’est pas né aux Etats-Unis ou que Hillary Clinton est l’alliée de Wall Street, il faut encore le répéter ad libitum. Comme en France il ne suffit pas d’affirmer que Macron est un banquier, une marionnette de la Finance, une création du système, un membre de l’oligarchie, le fils et le continuateur de Hollande, un homosexuel, le propriétaire d’un compte aux Bahamas, il faut le répéter. Et là apparaît un phénomène que Le Bon ne pouvait prévoir : le net, incroyable machine à répéter, formidable caisse de résonance. Et là, nouveau phénomène : le mensonge, même avéré, survit, indélébile, dans l’esprit de la foule (excusez-moi, je commence à parler comme Le Bon). J’avais cité des exemples de cette résilience dans mes notes sur Trump (c’était à propos de la croyance en la non-naissance d’Obama aux Etats-Unis : après la publication de son extrait de naissance par Obama et la reconnaissance de son erreur (!) par Trump, 30% des électeurs américains continuaient à croire à ce mensonge, évidemment plus chez les Républicains que chez les Démocrates, et, pire encore, 6 mois plus tard la proportion était de nouveau plus forte : 40%). Il faut dire que Le Bon avait déjà cité comme caractéristique de la foule le fait d’être crédule. Mais je ne vous dirai pas tout ce que Le Bon pense de la foule. Vous finiriez par croire que je suis un affreux réactionnaire ! Une dernière citation quand même : « Lorsqu'une affirmation a été suffisamment répétée, et qu'il y a unanimité dans la répétition, comme cela est arrivé pour certaines entreprises financières célèbres assez riches pour acheter tous les concours, il se forme ce qu'on appelle un courant d'opinion et le puissant mécanisme de la contagion intervient. Dans les foules, les idées, les sentiments, les émotions, les croyances possèdent un pouvoir contagieux aussi intense que celui des microbes… ». Aujourd’hui ce qu’il appelle la contagion, et qui est le troisième moyen utilisé par les meneurs après l’affirmation et la répétition, est bien sûr portée par les réseaux sociaux et l’internet en général. Dans ce domaine nous vivons une véritable révolution de civilisation qui commence dès l’enfance et l’adolescence par les échanges presque permanents de SMS entre les individus d’un même groupe. J’y reviendrai, même si c’est là un sujet qui mérite, bien sûr, des développements d’une tout autre importance et qui dépassent d’ailleurs mes connaissances et compétences personnelles.
Les sentiments de colère et de haine étaient déjà largement répandus dans la société française bien avant cette élection, il faut le dire, et il était facile aux « meneurs » Le Pen et Mélenchon de les attiser. Depuis de nombreuses années lorsque nous descendons, en général trois fois par an pour un séjour de 3 ou 4 semaines à Cannes, on revient avec l’impression d’avoir quitté un pays en guerre civile. Je mettais cela sur le dos de Sarkozy et sa campagne très droitière radicale de 2012 (influence Buisson ou pas) qui, disais-je, avait « libéré la parole ». Très dangereux de libérer la parole. On comprend mieux, quand on en voit les conséquences, tout l’intérêt du « politiquement correct » tel que le conçoivent les Américains. Comme la politesse dans la vie de tous les jours. Remarquez : l’esprit partisan a toujours existé en France. J’étais au Luxembourg quand Mitterrand a gagné les élections en 81 et je me rappelle encore la façon dont une de mes relations d’alors, l’avocat d’affaires Guy Harlès, était effaré de constater la peur soudaine des bourgeois de France partis avec leurs sous pour la Suisse ou le Grand-Duché ! Mais au cours des dernières décennies cet esprit partisan est devenu de plus en plus violent. Agressif. Atteignant des sommets lors du quinquennat Hollande. Encore lundi dernier, le Figaro, dans son éditorial (15/05/2017) écrivait ceci : « A l’issue d’un quinquennat désastreux, le pire mandat présidentiel qui lui ait été donné à subir, la France est économiquement à terre, financièrement exsangue, socialement à vif et moralement en miettes ». N’est-ce pas un tout petit peu excessif ?
Remarquez : on a noté exactement le même phénomène, encore bien plus fort aux Etats-Unis, et tout spécialement lors de la dernière campagne présidentielle américaine. J’en ai déjà parlé dans mes notes sur Trump : un journaliste politique du New York Times observait que l’esprit partisan et le manque de fair-play s’étaient généralisés déjà depuis un bon moment dans la démocratie américaine. Et dans un de ses éditoriaux Le Monde dénonçait la responsabilité du Grand Old Party dans la diabolisation de l’adversaire, dans la stigmatisation du compromis politique et dans l’exploitation d’une religiosité intolérante. Or nous avons pu constater le même phénomène en France. Juppé a été éliminé en lui collant le prénom d’Ali (Ali Juppé). Et on a essayé d’éliminer Macron en le baptisant François (François Macron). Accusant le premier de compromis avec la gauche et l’islam. Et le second de continuer Hollande. Et les violences sont venues à la fois de la droite, de l’extrême-droite et de l’extrême-gauche. Et elles continuent aujourd’hui contre Macron. Dans Le Monde du 5 mai, deux jours avant le vote décisif du deuxième tour, François Ruffin, auteur du film Merci patron, grand soutien de Mélenchon et invité surprise de France 2 lors de l’émission Macron (et responsable de son invitation à Whirlpool, que Macron a acceptée) écrit un article intitulé : Lettre ouverte à un futur président déjà haï  où il répète une quinzaine de fois : « Vous êtes haï ». « Vous êtes haï, vous êtes haï ». Bel appel à la haine. Permettant d’escamoter toute argumentation rationnelle.
Est-ce que chez nous aussi, ce sont les partis qui sont responsables ? Comme par hasard on vient de rééditer la Note sur la suppression des partis politiques de Simone Weil, publiée une première fois, à titre posthume, en 1950. « Rien n’est plus dangereux en politique que la passion collective. Or les partis sont des machines à fabriquer de la passion collective. Il convient donc de les supprimer ». C’est là, lit-on dans une récession du Monde des Livres, le « raisonnement » de l’auteure. Il faut dire que Simone Weil a connu le nazisme, grand organisateur de « passion collective ». D’ailleurs elle n’est pas la première à se demander si les partis sont compatibles avec une bonne pratique de la démocratie. La question est ancienne : déjà, en 1903, le sociologue politique biélorusse Moïseï Ostrogorski étudiait dans son ouvrage, Démocratie et organisation des partis politiques (repris sous une forme plus courte en 1912), les effets pervers liés à leur développement : manipulation de la volonté populaire, recours à la corruption, dépossession des citoyens de leurs responsabilités, appauvrissement du débat public. Je crois bien que 100 ans plus tard la question se pose à nouveau. Ou se pose toujours.
Mais dans un contexte bien différent. A l’époque d’Ostrogorski la presse ne jouait pas tout à fait le même rôle, la télé n’existait pas et l’internet non plus.
Parlons-en, des journalistes. Je suis toujours énervé au plus haut point quand je les vois interroger les politiques et, au lieu de leur poser des questions sur la substance (les programmes, les problèmes, les solutions), foncent sur tout ce qui est insignifiant, leurs ambitions, leurs querelles éventuelles, tout ce qui pourrait valoir au journaliste la récompense d’un scoop (« oui, il y pense en se rasant le matin »). En ce moment on les voit pleurer sur la destitution de Pujadas. Moi je ne le regretterai pas car il y a longtemps que sa façon de faire m’agace. Et je trouve aussi très bien que Macron cherche à contrôler sa communication avec les journalistes. En France il y a beaucoup trop de proximité entre politiciens et journalistes politiques. Hollande en a été un exemple extrême, de cette trop grande proximité qui n’est d’ailleurs pas une complicité (puisqu’on a vu quel effet catastrophique le livre des deux journalistes du Monde a eu, in fine, sur l’image de Hollande). Mais elle en donne l’impression, ce qui fait que le public ne fait plus confiance ni aux uns ni aux autres. Les politiciens deviennent ainsi « tous pourris » et les journalistes sont considérés comme faisant partie du système. Ce qui renforce les théoriciens des complots (en Allemagne on traite la presse de Lügenpresse, presse mensongère censée aider le « système » à cacher certains évènements au grand public). Quant aux hommes politiques, il me semble évident qu’il n’y a pas plus de gens malhonnêtes parmi eux que parmi n’importe quel autre groupe social. Je sais bien que la tâche des journalistes n’est pas facile aujourd’hui. A cause de la concurrence du net. Mais l’omniprésence de l’actualité politique à la télé n’est pas la meilleure des solutions non plus. J’ai été passionné, comme beaucoup d’autres, par l’émission C dans l’air créée par Calvi sur France 5. Mais aujourd’hui, alors que Calvi a redémarré la même émission sur LCI, je me rends compte que trop c’est trop. On sature. Et, quand il n’y a pas assez de faits à commenter, on retourne dans les hypothèses et dans l’insignifiant, le personnel. Donc l’émotionnel.
Les études sur les réseaux sociaux pullulent. Voir par exemple : Facebook, faux ami de la démocratie par Alexis Delcambre et Alexandre Piquard (Le Monde du 03/11/2016). On y étudie l’importance des algorithmes. A l’inverse des médias traditionnels qui « fonctionnent avec des règles qui reflètent celles des sociétés démocratiques », c’est-à-dire qui « font entendre différents points de vue, s’attachent à proposer un équilibre dans les sujets qu’ils abordent, à respecter le principe du contradictoire », le réseau, lui, sans le dire, « exerce bien une forme de sélection des contenus, par le biais d’un algorithme », disent les auteurs de l’article. « Notre but est de montrer à chaque personne le genre d’histoires qu’elle veut le plus voir, d’après nos indications », proclame Facebook. Comment font-ils ? En utilisant des algorithmes qui écrèment toutes les publications mondiales et choisissent celles qu’ils offrent à chaque utilisateur en particulier en se basant sur ce que l’on sait de lui, ses clics, ses like, ses amis. Les auteurs de l’article citent l’Américain Eli Pariser qui a créé le mot « Filtre bubble » (voir The Filter Bubble, Penguin, 2012) et parle d’autopropagande (moi je parle plus crûment de masturbation) : « vous vous endoctrinez vous-même avec vos propres opinions. Vous ne réalisez pas que ce que vous voyez n’est qu’une partie du tableau. Et cela a des conséquences (évidentes pour moi) sur la démocratie ». (Une masturbation dont l’orgasme éclate le jour du vote). Les algorithmes, pour les mêmes raisons, facilitent le marketing politique. Les plateformes Facebook de leaders politiques de droite tels que Fillon ou Juppé ont 150000 à 200000 suiveurs (Sarko en a un million, paraît-il) et ces plateformes favorisent, disent les auteurs de l’article, « les contenus les plus simplistes ou les plus tranchés ». Car « les contenus déclenchant une émotion chez les utilisateurs sont plus partagés que les autres, et donc mieux traités par l’algorithme ». Mais le pire ce sont bien sûr les plateformes radicales : Trump, Daech, La Manif pour tous, Hollande dégage, France insoumise, tous les sites de la fachosphère française (où se déchaînent les fameux trolls !). « Sur Facebook, la prime au partage et aux commentaires s’applique aux contenus qui génèrent une joie hors-norme ou une rage profonde ou qui deviennent viraux parce qu’il s’agit de canulars ou de complots… », écrit Zeynep Tufekci, professeure à l’Université de Caroline du Nord et citée par les auteurs de l’article. Certains hommes politiques sont conscients du problème. Alain Juppé fulmine dans le Journal du Dimanche : « Les réseaux sociaux sont, en quelque sorte, la poubelle de l’univers. A les lire je serais Ali Juppé, je serais marié avec une musulmane, je serais le grand mufti de Bordeaux, j’aurais construit la plus grande mosquée d’Europe… ». Angela Merkel, toujours plus posée, souhaite que « les algorithmes soient plus transparents afin que les citoyens soient conscients des effets qu’ils peuvent avoir sur leur utilisation par les médias » (citations de l’article du Monde).
Dans le Monde du 06/12/2016 Sandrine Cassini revenait sur le problème dans un article intitulé : La politique au risque du clic. Et en sous-titre, elle écrit : « L’élection américaine et la primaire de la droite française se sont en partie joués sur Internet. Au-delà, c’est tout le fonctionnement de la démocratie qui est bouleversé par le numérique ». Mais elle donne surtout la parole à ceux qui croient que le net permet une participation directe des citoyens à la politique (c’est un peu la tarte à la crème en ce moment : on veut la démocratie directe, on ne veut plus laisser la politique aux experts, aux élites). Une ubérisation de la politique après celle des taxis, des hôtels, des transports et du cinéma. Je reste très dubitatif. Ce sont des minorités agissantes qui ont réussi à installer fascisme et nazisme. Ce sont des minorités qui agissent sur le net. Elles ne sont pas représentatives de l’ensemble de la société. La haine des élites est en soi quelque chose de fascisant. Et même les plus ardents défenseurs de cette numérisation de la politique reconnaissent que « l’émotion prime sur la Toile ». Un certain Nicolas Colin, cofondateur de l’accélérateur The Family (?), admet même : « Sur Internet, les électeurs sont à fleur de peau, leurs sens sont hypertrophiés » (citations de Sandrine Cassini). L’émotion toujours…
Le net ne fait pas qu’héberger des réseaux dits sociaux. Le net permet également aux gens de créer leurs propres réseaux privés. En formant des groupes parmi leurs correspondants e-mail. Et vous-même vous vous retrouvez soudain dans un groupe formé par l’un de vos correspondants sans que vous l’ayez demandé. C’est ainsi qu’un de mes correspondants littéraires, un professeur de médecine, très croyant, même un peu bigot à mes yeux, m’envoie soudain des messages qui viennent visiblement d’un site catho intégriste, et l’un des messages me semble particulièrement odieux, accusant les réfugiés qui prennent la mer d’être envoyés par Daesh (comment voulez-vous qu’ils trouvent 3000 Euros pour payer les passeurs si ce sont de vrais pauvres ?), au moment même où l’on donnait les statistiques des noyés en Méditerranée (plusieurs milliers par an). Comment peut-on être à la fois chrétien et aussi cruel avec ces malheureux, me disais-je. Et je vois que dans Le Monde (des 14 et 15 mai 2017) une certaine Marie vit la même expérience que moi avec un cousin qui inonde sa page Facebook de messages pro-Le Pen : « comment peut-on aller à l’église et écrire des conneries pareilles », dit-elle. Un autre exemple vécu : une amie d’enfance d’Annie nous donnait de temps en temps des nouvelles des familles rapatriées du Maroc (et nous en étions bien contents) et puis, soudain, on se rend compte qu’elle est entrée dans un réseau proche de l’extrême-droite : peur de l’islam (bientôt il y aura des mosquées dans tous les villages ! Elle habite la région de Grenoble), la gauche pourrie (le syndicaliste Martin acheté par le PS, devenu député européen, énormes revenus, frais, voyage gratuitement partout en 1ère classe) et puis une histoire abracadabrante : des jeunes de la région Île de France, aux vacances de neige payées par les contribuables dans une station de ski des Alpes du Sud, se battent entre eux, les gendarmes doivent intervenir, il y a plein de morts, leur appartement plein d’armes de guerre et tout ça caché au grand public, car la presse est achetée par le système (c’est la version française de la Lügenpresse allemande) ! Alors je fais une brève recherche sur le net et trouve l’histoire strictement identique sur un site frontiste, FrançaisdeFrance, un site épouvantable, ou comique, suivant la manière de voir un tel degré de connerie ! Et là je demande à notre amie de nous sortir définitivement de sa liste de mailing (mais nous ne sommes pas FN, m’écrit-elle pourtant).
« Le problème avec le réseau Facebook », dit Marie dans Le Monde (mais c’est vrai de tous les réseaux quels qu’ils soient), « c’est que les gens partagent des choses dans un cercle fermé, auprès de leurs « amis », dont ils supposent qu’ils pensent la même chose qu’eux. C’est comme cela qu’ils arrivent à faire l’apologie de positions extrêmes sans aucune gêne ».
Quelles conclusions tirer de tout ceci ? Le Net, en soi, est un incroyable outil de connaissance, c’est évident. La question n’est pas là. Mais comme toute invention humaine, comme je l’ai souvent répété, comme la Langue du philosophe-esclave Esope, il peut être à la fois la meilleure chose du monde et la pire. Le Net sert de supports aux réseaux sociaux tels que Facebook et ces réseaux peuvent être très dangereux. Les responsables de Facebook (qui a plus d’un milliard d’utilisateurs dont 24 millions de Français, disent les auteurs de l’article du Monde du 3 novembre 2016, Facebook, faux ami de la démocratie) en sont probablement conscients, même si Chris Cox, responsable produit, rappelle que le réseau n’a pas été conçu comme un media mais comme un « service qui vous permet de vous connecter avec vos amis et votre famille » et que Mark Zuckerberg reste apparemment sur la même position en répétant : « Nous sommes une entreprise de technologie, pas un média » (voir l’article du Monde cité). Le Net sert également de support à tous les sites qui répandent haine et mensonges. Et les moteurs de Google vous aident à les trouver et d’une certaine manière, en font la promotion. Donc Google est au moins aussi responsable que Facebook. Alors il paraît que Facebook et Google se sont associés aux grands médias dans le projet Firstdraft, censé « combattre les informations  manipulées » (voir article cité). On verra. J’ai beaucoup de doutes. Cela ne supprime guère les sites-poisons. Ni le facteur émotion.
Le seul véritable contre-poison ce serait d’arriver à inculquer aux jeunes, par l’éducation, l’utilisation de leur cervelle. Le sens critique. Vœu ô combien pieux !

Post-scriptum : Pour vous donner un exemple de ce que je viens de raconter (à propos de la responsabilité de Google) je vous invite à aller sur le site de Françaisdefrance. Vous allez découvrir un tas de mensonges immondes sur Macron et, en titre : J’ai été sélectionné par le groupe Bilderberg. Il n’y a pas de démocratie en France. Alors vous cherchez ce qu’est Bilderberg. Google vous propose Bilderberg et macron et vous amène soit à un site Fdesouche qui est un autre site frontiste, soit au club de Médiapart où vous trouvez un article aussi nauséabond sur Macron, Valls, Bilderberg, ces Maîtres du Monde qui veulent diminuer la population mondiale d’un tiers (entre autres par la misère, la maladie et la faim). L’article date d’août 2014 mais est toujours en ligne. Et Plenel n’y voit rien à redire. Pas plus que Google.



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